Trois regards sur la BIBLIOTHÈQUE : 2. My favorite library

Alfred Eibel : « My favorite library »

 


 

 

 

 

 

 

Entre douze et quinze ans, impossible de me faire ouvrir un livre. Je m’installe chez Blake et Mortimer, Mandrake, Spirou, Tintin. Mon beau-père m’offre pour mon anniversaire « Un conte de Noël » de Charles Dickens, qui rejoint vite la poubelle. Puis, le hasard me met entre les mains « Piccolia », un roman dans la lignée  de Jules Sandeau. Il s’agissait d’un prisonnier  au XIXème siècle. Sur le rebord de la fenêtre de sa cellule il cultive une plante verte, l’engueule de temps en temps de ne pas pousser assez vite. Quelle émotion, n’est-ce pas !  Je  recherche d’autres romans  de cette veine, loin de penser qu’un jour je puisse envisager de me constituer une bibliothèque. Avec mon camarade de classe  nous partons tous les  week-ends  dans le centre de Bruxelles (j’habitais alors en Belgique).  Nous recherchons  d’occasion des livres de Jules Verne  dans la prestigieuse édition Hetzel . En demandant de l’argent de poche à mon beau-père, en récupérant les consignes des bouteilles de lait,  en faisant des visites impromptues  dans le porte-monnaie de  ma mère, je finis par me constituer un pécule qui me permettra  d’acquérir plusieurs romans de Jules Verne.  A partir de là, je suis pris d’une fringale de lectures qui, depuis, ne m’a jamais quitté. Il me fallait connaître le XVIIème siècle français  dans les moindres recoins. Le critique littéraire distingué Emile Henriot avait consacré  plusieurs livres aux auteurs dits du second rayon. Il privilégiait Chateaubriand et Voltaire  au détriment  de plus modestes plumitifs. Je me suis alors employé à inverser les rôles.  J’ai mis en avant ces abandonnés, ces délaissés, ces écrivains prétendument obscurs, mais admirés par les amateurs éclairés,  et l’on sait que l’amateur éclairé a toujours raison. Chez moi, Paul d’Ivoi avait sa place entre Hector Malot et la Correspondance de Georges Sand.  « Choses vues » de Victor Hugo est venu se coller  plus tard à Georges Sand. La lecture de « Don Quichotte » me fit rejoindre l’utopie la plus totale. J’en ai toujours voulu  à Sancho Pança  de morigéner son maitre afin de le ramener aux réalités du jour, alors qu’il préférait rêver, salamalecs oblige, devant sa chère Dulcinée du Toboso. Ma bibliothèque commençait à s’étoffer, malgré quelques licenciements brutaux de ma part, ce qui me permettait d’accueillir des nouveaux venus  auxquels je croyais dur comme fer.  Jane Austen, Henry Fielding, Smollet, George Eliot, « Le vicaire de Wakefield » d’Oliver Goldsmith,  Daniel Defoe, Jonathan Swift, Virginia Woolf, Samuel Butler entrèrent dans la danse suivis par Lawrence Durrell qui m’initia aux jardins secrets de l’Orient avec son  « Quatuor d’Alexandrie ».  La question qu’il faut se poser après une lecture enthousiaste, reprise dix ans plus tard, est : Vais-je éprouver le même joie qu’au moment de la découverte de ce livre ?  Rien n’est moins sûr. C’est qui est sûr, c’est que j’éprouve le même ravissement chaque  fois que m’est donnée l’occasion d’ouvrir un livre d’Italo Svevo.  Quelques nouvelles d’Arthur Schnitzler me parlent encore. J’ai lu quasiment toute l’œuvre traduite de Stefan Zweig, un écrivain prisé en France. J’ai toujours éprouvé du plaisir à le lire, quoique sans ressentir cette complicité indispensable censée ferrer le lecteur. Heinrich von Kleist a trouvé sa place dans ma bibliothèque à côté de Peter Altenberg dont j’ai autrefois traduits des aphorismes. J’ai bien aimé le premier Italo Calvino (« Le vicomte pourfendu ») mais lentement j’ai décroché à cause de la seconde partie de son œuvre; également parce que l’ayant rencontré à Paris il m’apparut pas drôle, d’un sérieux de circonstance, déjà prisonnier du moule du grand écrivain. J’ai été étonné, ravi dans le meilleur sens du mot par les conférences de Guiseppe Tomasi di Lampedusa que les éditions Allia venaient d’éditer. Il avait lu Stendhal comme personne, il avait lu Byron et Shakespeare comme aucun critique professionnel n’aurait pu le faire.  Je ne formule aucun grief contre Robert Musil. Mon esprit qui craint les profondeurs est plus sensible à l’humour de l’écrivain-cinéaste Curt Goetz que l’on a comparé à Sacha Guitry. Je n’ai rien à reprocher à « La mort de Virgile » de Hermann Broch, un grand livre, cependant je ne saurais me passer des facéties du baryton Léo Slezak, le père de Walter, qui a laissé de savoureux souvenirs générateurs d’une sorte de fou-rire permanent. Dans un registre différent j’ai beaucoup pratiqué Jorge Luis Borges. Je me souviens comme si c’était hier avoir lu avec passion « Le capitaine des sables » de Jorge Amado, « Le partage des  eaux » d’Alejo Carpentier rencontré  dans les années 60 à la brasserie Le Stella dans le XVIème arrondissement.  « I confess » avoir goûté l’œuvre de Henry de Montherlant et de m’être vautré dans celle de Jacques Chardonne, ce qui ne m’a pas empêché d’encaisser deux grands chocs : celui de l’œuvre de Jean-Paul Sartre et de la plupart des bouquins de Jean Genet. « Hygiène des Lettres » d’Etiemble en cinq volumes m’a beaucoup appris. Je ne suis pas un adorateur de l’œuvre de E.M. Cioran, tant pis si je déçois. « Biffures », « Fourbis »,  « Fibrilles » de Michel Leiris m’ont exalté conjointement au roman « Les Vanilliers » de Georges Limbourg  et « Le Bleu du Ciel » de Georges Bataille. Je conserve « Poteaux d’angle » de Henri Michaux dans ma bibliothèque à cause du titre. J’ai connu l’homme et j’ai lu la plupart des livres de Roger Judrin, un écrivain échappé des cuisines du château de Versailles du Roi-Soleil, un homme d’une équité exemplaire; d’une exemplaire sévérité. On trouvera dans ma bibliothèque Henry Miller, Dos Passos qui m’a passablement secoué. « Tandis que j’agonise » de William Faulkner m’a posé quelques problèmes. M’éloignant de Faulkner je me suis rendu chez Thomas Wolfe, James T. Farrell, William Maxwell, Alexander Saxton avec « Chicago Triage », Walter van Tilburg Clark avec  « The Ox-Bow incident » et « The Track of the Cat ». J’ai salué Richard Wright, Iceberg Slim et l’étonnant et terrifiant à la fois Donald Goines, sans oublier bien entendu  Ernest J. Gaines. Raymond Chandler est un ami et le demeure. Contrairement aux critiques j’apprécie « La Dame du Lac » et « Charade pour écroulés ». A vingt ans j’avais ingurgité tous les russes du XIXème siècle, une formidable descente dans les âmes tourmentées. Dans ma bibliothèque figurent en bonne place quelques romans de l’écrivain espagnol Pio Baroja et l’ensemble de ce qui a été traduit en français par Claire Cayron du formidable écrivain portugais Miguel Torga. Je n’ai jamais éprouvé la nécessité de me constituer une « bibliothèque de l’honnête homme » s’alignerait, pour impressionner les amis, l’indispensable galerie classique. D’ailleurs les aurais-je lu ? Je me rappelle avoir aimé « Les mémoires d’un touriste » de Stendhal,  plus particulièrement la partie consacrée à la ville de Genève. Je me suis dit à ce moment là – c’était dans les années 50 – que peu de choses avaient bougé du temps de Stendhal, dans les mentalités en tout cas.  J’ai adoré les nouvelles de Pirandello. Je me suis laissé égarer dans les labyrinthes de Heimito von Doderer avec ses « Démons ». Un temps, j’ai été fanatique d’Ernst Jünger, du « Journal » et de ses « Abeilles de verre ». Découvrant « Double vie » de Gottfried Benn et son œuvre poétique, j’ai abandonné Jünger. Ma bibliothèque s’est encore enrichie d’un nombre incroyable d’auteurs de la Série Noire. Les petits maitres Frank et Henry Kane, l’écolo avant la lettre Lionel White, Ed Lacy  pourfendeur de  la ségrégation raciale, Day Keene et ses superbes créatures vénéneuses, Charles Williams et ses virées tragiques en haute mer, Pierre Siniac et ses bizarreries, Marc Villard et les quartiers chauds de Paris, Hugues Pagan, commissaire divisionnaire devenu écrivain qui tel un ouvre-boite sait mettre à nu les plus palpitants désordres de la nuit. Dans le domaine de la poésie je me suis installé chez Yves Martin, Christian Bachelin, Georges Perros, Wallace Stevens, William Carlos Williams, Emily Dickinson, Robert Frost, e.e. cummings. J’ai un faible pour Charles Bukowski, Steinbeck, Kerouac, Jim Thompson, Ross MacDonald, Malcom Lowry, Robert Penn Warren, le théâtre d’Eugene O’Neill, les romans d’Erskine Caldwell. Je voue une tendresse particulière à Frédéric Prokosch, rencontré à Paris lors d’une partie de bridge. Je maintiens à leur place Nick Tosches, Ross Thomas, Manchette. Le peu que j’ai lu des « Mémoires » de Casanova ne m’a pas encouragé à poursuivre. Depuis, j’ai découvert les Mémoires de Gorani, aventurier malchanceux du XVIIIème siècle, plus conforme à mon tempérament. J’aime assez les Ecrits intimes de Roger Vailland, les Journaux de Pierre Loti, les livres d’Albert t’Serstevens, ceux d’Ella Maillart, Nicolas Bouvier, d’André Guex, grand méconnu, les romans de Gregor von Rezzori, les études de Chesterton et ses enquêtes du Père Brown, Mongo Beti, ses pamphlets.

 

A cette énumération je veux rajouter quelques livres datés, charmeurs, les récits de voyages de Maurice Dekobra, que je préfère à ceux de Paul Morand. Parmi tant d’écrivains délaissés, oubliés, j’ai fourni ma bibliothèque en auteurs suisses : Georges Haldas, Edmond Gilliard, Jean-Marc Lovay, Maurice Chappaz, Gustave Roud, Charles-Albert Cingria et j’en oublie, tous au garde-à-vous sur mes rayons. Je possède à peu près deux cents livres sur le jazz en anglais et en français. Ces dernières années je me suis pourvu en œuvres de Louis Calaferte, Emmanuel Bove, Eugène Dabit, Louis Scutenaire, Jean Reverzy, André Héléna, Georges Hyvernaud, Pierre Herbart, Jean Forton, René Fallet, André Hardellet, Raymond Guérin,  André Chauviré, Pierre Dac,  Francis Blanche, André Frédérique, Desproges. Ces écrivains m’ont beaucoup appris. Je les tripote en permanence. J’ouvre au hasard un Carco, un MacOrlan, coincés entre mes dictionnaires, biographies, essais, témoignages en tous genres, y compris d’hommes politiques (biographie de Staline). Je m’aperçois à l’instant que j’ai failli oublier Cendrars, « Le Quart » de Nikos Kavvadias, « La rage de vivre » de Mezz Mezzrow et Bernard Wolfe, « Straight life » d’Art Pepper et Laurie Pepper, « The trouble with Cinderella » d’Artie Shaw,  « High times, hard times » d’Anita O’Day, « To be or not to bop » de Dizzy Gillespie, « Memoirs of a Professional Cad » de Georges Sanders, « My wicked, wicked ways » d’Errol Flynn et, pour boucler la boucle, « Mes années folles » de Marcel Dalio…

Plus on s’achemine vers la fin, plus le temps presse,  et pour reprendre à mon compte le beau titre d’un des livres de C.F. Ramuz, je dis adieu à beaucoup de personnages.

 


 

 

 

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