Le Broc et la Cuvette

 

 

 

 

 

 

 

 

Un des souvenirs les plus persistants de mon enfance, c’est le froid.

Ce n’était pas une calamité, mais un élément auquel on s’adaptait constamment. Aujourd’hui, je souris quand, dans un appartement surchauffé, quelqu’un se plaint d’avoir froid ! « Il y a des courants d’air, il faut calfeutrer les portes… »

Au milieu du siècle dernier, « à la maison », c’est-à-dire dans l’appartement, une seule pièce était chauffée, l’atelier de Papa. Il y avait un poêle à charbon. Chaque matin Papa le démarrait avec des journaux, des France-Soir chiffonnés en boules, le nourrissait avec du charbon et y jetait tous les déchets de fourrure.

Je vous ai parlé avec des trémolos de l’odeur à jamais délicieuse pour moi de la fourrure travaillée, eh bien, curieusement je n’ai pas de souvenir de mauvaises odeurs : le froid empêchait les gens de transpirer et personne ne sentait mauvais ! Même pas dans le métro. Il n’y avait pas de salles de bains, de douches, de baignoires dans les immeubles, pourtant on était à cheval sur la propreté.

Dans le cabinet de toilette attenant à la chambre de mes parents, il y avait une jolie cuvette en émail et un broc. Je me souviens des gants de toilette dont Maman me frottait le museau, les bras, soigneusement par petit bout, elle me lavait. Il n’existait pas de déodorant, et nous tous, toutes, nous sentions bon le savon. Une fois de temps en temps, tous les mois je crois, Maman décidait de me faire prendre un bain ; à côté de la cuisine il y avait une petite pièce qui servait de débarras. On y rangeait le « baquet », une grande bassine ronde en ferraille très lourde. Papa le transportait au milieu de la cuisine. Maman le remplissait d’eau chauffée sur le gaz et d’eau du robinet pour la refroidir si nécessaire.

L’opération m’était aussi agréable qu’éprouvante, surtout au début : il fallait se déshabiller dans cette cuisine glaciale, je grelottais, vite j’allais dans l’eau et ça faisait un choc quand même ! Une fois savonnée, rincée, Maman me sortait, et de nouveau, j’avais la chair de poule, je claquais des dents, le temps pour elle de me sécher, me frictionner d’eau de Cologne. Vite, m’habiller. Après je me sentais vraiment bien !

Les adultes, parents, grands-parents, allaient aux Bains Publics rue de Bretagne. Il y en avait un peu partout dans Paris, on payait quelques sous pour prendre une douche, un quart d’heure, ou un bain, une heure maxi.

Cet endroit sentait comme les piscines, avec en plus les vapeurs de savon et d’eau de javel. J’y ai accompagné ma Yaya une fois ou deux. Elle avait du mal à entrer et sortir de la baignoire, à cause de son poids, et trouvait qu’une heure c’était trop peu. Mon Papou y allait très souvent, c’était un dandy, tiré à quatre épingles.

Après les ablutions, le plus réconfortant était évidemment de se réfugier dans l’atelier, notre cocon à tous, le mien en tout cas, parce que je ne voyais pas encore les tumultes qui agitaient les cœurs et les esprits des Grands.

Hélène Merrick

 

Photo extraite du livre « Il y a un siècle… l’Enfance », de Ronan Dantec

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Une réponse à Le Broc et la Cuvette

  1. Souvenir assez proustien (son lit était plus chaud que votre cabinet de toilette) et agréable, comme un frottement de gant de crin !

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