L’art d’être grand-mère

Quand j’étais petit, il me paraissait évident que ma grand-mère paternelle avait toujours été cette femme imposante, autoritaire et rigide dont les demandes et les ordres ne souffraient pas la discussion. Mémé avait exercé, des années plus tôt, « le plus beau métier du monde », mais n’avait gardé de sa carrière d’institutrice que des souvenirs exécrables, sans doute liés à une haine viscérale de l’indiscipline. Cela n’avait été qu’une parenthèse dans sa vie, car en épousant Maître E., elle était naturellement devenue « femme-d’avocat », statut qui lui assurait à la fois confort matériel et prestige social, et dont elle se satisfaisait pleinement.

À la fin de la Deuxième guerre, une stupide chute de vélo de Maître E. fit d’elle une veuve. Très peu de temps après, le plus jeune de ses deux fils, pilote, se crasha en Amérique du Sud. Il avait été le seul à apporter un peu de gaieté et légèreté dans une existence placée sous le signe de l’inquiétude diffuse, du souci et du harassement. Physique de jeune premier des années quarante, sourire ravageur, humour gamin… elle n’avait jamais su lui résister.

Quittant le Maroc, elle regagna la France et trouva un petit appartement rue Nollet, entre la Place Clichy et les Batignolles. Elle louait un 40 mètres carrés au cinquième étage d’un vieil immeuble sans ascenseur. L’escalier, raide à souhait, coupait le souffle et les jambes aux plus jeunes. Il n’y avait ni téléphone, ni eau chaude, la cuisine était si étroite qu’il fallut placer le fourneau dans l’entrée. Le cabinet de toilette n’était pas plus spacieux, et, pour se laver, il fallait d’abord faire chauffer une grande bassine d’eau. Dans la chambre à coucher, elle avait disposé tout près du lit deux valises dont le contenu n’avait pu trouver place dans l’armoire. Peut-être voulait-elle se donner l’illusion qu’elle n’était là qu’en transit, car elle fit de même dans ses deux logis ultérieurs. Au mur de la salle à manger pendouillait un abominable chromo représentant une palmeraie, à moins que ce fût une « indigène » adossée à un mur de la Casbah. Il y avait dans la dernière pièce quelques livres, sûrement rien de bien folichon. Un seul quotidien trouvait grâce à ses yeux : celui qui avait le culot de se réclamer de Beaumarchais. À quatorze ans, voyant la façon dont les crimes de l’Armée française en Algérie y étaient traités, je décidai de ne plus jamais ouvrir ce journal, ni même de le toucher avec des pincettes. J’ai respecté cet engagement, et si, aujourd’hui, je picore parfois quelques infos sur le site du Figaro, c’est sans contact physique avec celui-ci.

Il me fallut des années pour comprendre cette simple vérité : « On ne naît pas grand-mère, on le devient ». C’est sans doute en entrant dans cet appartement si vieillot, si mal aéré, si étroit à tous égards que ma grand-mère devint… Mémé pour toute sa famille et pour l’éternité. Je n’ai plus jamais entendu personne l’appeler par son prénom. Elle-même semblait y avoir renoncé sans regret pour se muer en « Madame Veuve Jean E. » et devenir à jamais la mère d’un fils défunt. On appelle « orphelin » l’enfant qui perd ses parents, mais quid de la mère qui perd son préféré ? Pourquoi la langue n’a-t-elle pas de mot pour dire cet orphelinage inversé ?

La souffrance est une vocation. Elle s’entretient comme un don pour le piano ou la course d’obstacles. Certains y excellent, ils y puisent une vraie force et ne s’aperçoivent que trop tard que cette intruse les a rongés comme un cancer, et conduits à faire prématurément le deuil d’eux-mêmes.

Ces pertes si rapprochées suffirent amplement à métamorphoser ma grand-mère en Mémé, lui conférant un statut au moment où elle en avait le plus urgent besoin. Un gain vint, heureusement, les contrebalancer : la naissance de sa petite-fille, quelques mois après la mort de Michel. Une nouvelle vocation s’ouvrit alors à elle : assurer l’éducation intellectuelle de la petite, le côté affectif étant pris en charge par sa grand-mère maternelle, chaleureuse et volubile marchande de couleurs connue dans tout le quartier des Batignolles.

Mémé était donc maintenant légitimée à trois titres, tant aux yeux de son entourage (cela allait de soi) qu’aux yeux de parfaits étranges, croisés quelques heures par le plus pur des hasards. Cela paraît moins évident, mais je puis en témoigner : je n’ai jamais fait avec elle un seul déplacement en train où Mémé ne prît à témoin une voyageuse inconnue d’âge mûr et d’allure respectable pour lui faire le récit de ses infortunes. Invariablement, cette dernière se lançait à son tour dans l’évocation de ses propres malheurs, deuils et maladie. Le dialogue tournait à la joute. Mémé l’emportait sans peine, mais concédait poliment la victoire à sa rivale d’un jour. Elle aurait, de toute façon, d’autres occasions : les vacances ne faisaient que commencer, l’hôtel où l’on nous attendait était plein à craquer…

 Olivier Eyquem

(Première publication sur Reflets du Temps)

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