Réminiscence gustative

Claire Garsault : La truffe au chocolat de chez Barrillo

À mon insu, en fouillant dans ma mémoire, m’est revenue… une irrésistible envie de truffe au chocolat. Pas n’importe quelle truffe au chocolat, une truffe de chez Barrillo.

Lorsque vous goûtiez au chocolat de Barrillo vous deveniez accro et tous les autres chocolatiers vous paraissaient fades et vulgaires.

Le moment magique des périodes de Noël était LE moment de la truffe au chocolat.

Dès le mois de Novembre, ce désir de déguster LA truffe devenait de plus en plus pressant, mais il fallait attendre, différer l’instant magique.

Ne dit-on pas que le plaisir est dans l’attente? Alors, imaginez la qualité du plaisir lorsqu’enfin arrivait le jour de la première fournée.

La traque à la truffe était quotidienne. Un coup d’œil scrutateur sur la vitrine vous permettait de connaitre l’instant T.

Alors, tremblant d’avance au contentement gustatif, les trois marches franchies,  vous poussiez la porte ouvrant sur un monde de délices.

Mme Barrillo accueillait tous ses « drogués » avec un large sourire. Un échange personnel s’engageait, et après quelques minutes fébriles, elle posait enfin la question tant attendue : « Et pour vous, qu’est ce que ça sera aujourd’hui ? »

Enfin on pouvait prononcer le mot magique : « Je voudrais cinq truffes, s’il vous plait et (pour se donner bonne conscience et ne pas paraître trop accro) un pain du dimanche. »

Le dimanche était le seul jour, où Monsieur Barrillo, génial pâtissier, faisait le pain. Un pain tendre, moelleux, goûteux, unique. Pour le mériter, il fallait se lever tôt, les quantités étant limitées.

Mais ce-jour là, le pain Barrillo n’était qu’un prétexte.

Madame Barrillo saisissait d’un geste rompu le sachet de plastique transparent et l’ouvrait. Sa main droite, empoignait la pince argentée, qui déposait une à une les truffes tant convoitées.

Le petit sac était fermé d’une faveur rose et vous était remis avec délicatesse.

Enfin, vous aviez l’objet d’une année d’attente.

Il fallait maintenant le maintenir en l’état. Pas question de le déposer négligemment dans votre sac, vos truffes risqueraient l’écrasement. Alors vous portiez devant vous le petit sachet dans une attitude que certains qualifieraient de ridicule, mais qu’importe, il fallait qu’elles arrivent entières chez vous.

Enfin dans la protection de votre maison ! Le sachet délicatement posé sur la table de la cuisine, loin des truffes canines qui risqueraient de s’en emparer, pensant que cela leur revient de droit.

Un thé vert aux feuilles de jasmin infuse.

Le canapé du salon est libre.

Le rituel doit être parfait.

Installé confortablement, vous ouvrez délicatement le sac et de deux doigts tremblants, vous saisissez délicatement la première que vous portez d’abord à votre nez. L’odeur de la truffe est un élément important de la dégustation. Vous humez généreusement avant d’oser la porter à vos lèvres.

La poudre qui s’y dépose vous donne un avant goût du nirvana imminent. Il y a certainement des papilles gustatives sur vos lèvres, car vous ressentez un  plaisir indicible. Puis, après un moment d’hésitation vous enfournez enfin l’objet tant convoité, et là une multitude de saveur envahit votre palais.  Pas question de croquer la première, gourmand, il vous en faut l’intégrité.

L’objet est important, et votre bouche ne semble pas suffire à le contenir. Mais qu’importe, vous être seule et le fait que vos joues soient proches de l’explosion doit faire parti du rituel.

Peu à peu, la truffe fond dans la chaleur de votre bouche. Progressivement elle descend le long de votre œsophage. Chaque millimètre de votre sphère buccale est  relié à votre cerveau. Le monde n’existe plus que dans votre bouche.

La bouche encore pleine, comme quelqu’un en manque, vos yeux fixent les quatre autres truffes. Il vous en faut une autre et vite.

Vos doigts se saisissent nerveusement d’une deuxième. Celle-ci sera croquée, juste pour que le plaisir soit plus long. Vos dents sentent la souple douceur de la truffe et pourtant c’est avec lenteur que vous la mordez.

Une partie dans votre bouche, l’autre entre vos doigts, surtout que personne ne vienne troubler ce moment d’extase.

Que faire des trois dernières. Il faut être raisonnable et se réserver d’autres moments d’intense intimité avec elles.

D’un mouvement sûr, vous décidez de vous, et de les cacher aux autres. Le tiroir du buffet sera l’endroit idéal, il n’y a que vous en général qui l’ouvrez.

Reste à faire disparaitre aux yeux des envieux les traces sur vos lèvres, vos dents et vos doigts.

Alors vous vous lancez dans une toilette méticuleuse, digne d’un chat, car pas question de laisser un mouchoir vous frustrer de la moindre parcelle de votre truffe.  Votre langue passe et repasse sur vos dents, puis s’essuie sur votre palais. Elle entreprend ensuite l’investigation de vos lèvres et enfin, ce sont vos trois doigts qui ont tenu la chose qui sont léchés. Un coup d’œil rapide au miroir vous indique si vous avez bien fait disparaitre tous les indices compromettants.

Et c’est avec une nostalgie sans pareille que vous avalez le thé au jasmin.

Toutes traces visuelles ou olfactives ont disparu. Reste le souvenir.

Vous vous promettez de ne pas céder à la tentation avant le lendemain.

Mais pourrez-vous tenir ?

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