Françoise Monfort : Ozone. Mon père…

Mon père aimait me humer dans le cou lorsque j’étais enfant. Je sentais l’ozone, disait-il. Il réclamait des poutous que je lui donnais à contre-cœur, l’initiative ne m’appartenant pas.

Mon père, la dernière fois que je l’ai vu à la maison de retraite, m’a tendu la joue dès qu’il a entendu ces deux syllabes. Pou-Tou. Comme une chanson. Les deux syllabes avaient trouvé leur chemin. Je les ai répétées plusieurs fois. Ce son-là lui disait encore quelque chose. Je me suis penchée au-dessus du fauteuil sur lequel on l’avait attaché, nos visages se frôlaient. Pendant que je l’embrassais, le regard un peu moins vague, il souriait, son sourire d’enfant quand il parvenait à chasser les nuages qui avaient assombri notre vie, quelque chose de si tendre et de si vaste dans mon souvenir. Un infini. Il était vraiment avec moi. Même s’il ne parlait plus, avait oublié mon prénom, mon visage et le fait que j’étais sa fille. Durant un instant tout a dû remonter en lui comme au réveil d’un rêve profond. J’ai pressé sa tête contre la mienne. Une étincelle a fait briller son regard. On a fini par en rire tous les deux, un fou-rire partagé, un espace à nous deux. Puis à nous trois, Alain était là, aussi. Je me suis retournée vers lui. Les mains ouvertes, le visage de nouveau vivant, mon père redevenu tout à coup lui-même lui a déclaré « j’ai fait ce que j’ai pu » en haussant les épaules. Il parlait de moi, je le sais. Ce sont les derniers mots que je l’ai entendu prononcer. Puis on a recommencé notre petit jeu poutous tous les deux. Je crois qu’on aurait pu y passer des heures. Sa peau était douce, même sa barbe oubliait de pousser. On s’est quittés comme ça. Je l’ai voulu comme ça.

Quand je l’ai revu il était couché dans son cercueil. Le choc, comme une bourrade invisible. Un torrent de larmes m’a submergée en une fraction de seconde, tout s’est mis à vaciller autour de moi. J’ai cru que je n’allais pas réussir à tenir debout plus longtemps. Ma mère m’a attirée vers elle, « allons, Françoise ». Sa voix surprenante de fermeté et de courage -la religion. La religion, pour une fois, produisit son effet en m’apaisant aussitôt comme par enchantement.

J’ai pu m’approcher de lui. Il fallait le toucher une dernière fois, m’imprégner de lui avant que le couvercle se referme. Ses mains n’étaient pas plus froides qu’elles n’avaient été les dernières années de sa vie. Je les ai caressées avec le revers de la mienne, sa joue aussi. Mes frères ont osé à leur tour. A part notre père, personne n’a jamais été tactile dans la famille. Puis les croque-morts nous ont invités à quitter la pièce.

A l’église du village le curé nous a mis du Bach sur son magnétophone, La Passion selon Saint-Jean. Jean, comme mon père. Un crincrin hors d’âge à tuer dans l’œuf toute velléité d’épanchement. Puis, la messe dite (beaucoup sur la chose religieuse mais si peu sur le défunt), on a pris la direction du funérarium à cent kilomètres de là. Par chance, il fallait raccompagner ma tante jusqu’à la gare et au retour on s’est perdu dans les faubourgs de Saintes. Quand on est arrivé, le travail était déjà fait. L’usine à flamber les morts se trouvait dans la zone industrielle à l’écart de la ville. Un bâtiment neuf décoré à moindres coûts style agence bancaire, cloisons confidentialité, trois ficus et une machine à café. Même ambiance : musique d’ascenseur éthérée, personnel en costume bon marché maniant la langue de bois marketing acquise au cours de formations accélérées. Ne vous inquiétez pas, la mort c’est notre business. Pendant qu’on attendait, je pensais aux bons vieux cimetières, à leur silence entrecoupé du bruit des pas sur le gravier, aux tombes recouvertes de mousse ou de roses en plastique, aux plaques de granit gravé. A mon très cher père… Tout ce folklore m’apparut alors dénué du kitsch qu’on lui attribuait généralement. Je n’y voyais plus que cette atmosphère de recueillement modeste mais digne régnant dans le cimetière de l’île de Molène, où un coin a été réservé aux enfants, tombes minuscules, et aux nombreuses victimes du naufrage d’un steamer anglais en 1896.  La mémoire des morts prenait un sens. Attendre ici revint soudain pour moi à une incongruité, un malentendu. Je me retrouvais dans un fast-food alors que je m’imaginais aller au restaurant, et pas le dernier des boui-bouis. Enfin, le préposé nous a rapporté les cendres paternelles dans un grand vase bleu nuit au couvercle bordé d’un filet d’or. Benêt mais solennel il portait ça sous le bras comme un gros œuf de Pâques. Un de mes frères l’a embarqué dans la voiture et on a démarré dans la nuit brumeuse de novembre.

Sur l’autoroute puis la départementale, le trajet a été quasiment rectiligne. Silencieuse, je regardais la route s’éclairer devant nous à la lumière des phares, obsédée par l’idée que vivre revenait à ça : rouler sur une route totalement indifférente au fait que l’on s’arrête un jour à court de carburant.

 

 

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Un commentaire pour Françoise Monfort : Ozone. Mon père…

  1. Gildas dit :

    C’est beau Françoise et je suis là à attendre la suite…
    Pokoù
    Gildas

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