« Il est des maisons qui donnent des ordres… »

Claire Garsault : Ermont, MA maison

ll est des maisons qui donnent des ordres. Elles sont plus impérieuses que le destin : au premier regard on est vaincu. On devra habiter là.

Amélie Nothomb, Les Catilinaires

 

Alain aimait aller faire le marché, et un samedi, en revenant, j’ai eu le droit à un : « Saint Prix ou Ermont ? »

La phrase était laconique et nécessitait certaines explications : « En passant devant une agence j’ai vu deux maisons qui pourraient nous plaire. Laquelle veux-tu aller voir en premier ? ».

Je ne sais pas pourquoi, mais mon choix premier se porta sur Ermont.

Rendez-vous fut pris : un samedi à 14 heures.

Mes exigences étaient très claires : pas trop loin de la gare, pour Alain qui était un réfractaire du permis de conduire et ne se déplaçait qu’en transports en commun ; Et surtout, surtout pas en double mitoyenneté, car j’en avais soupé de vivre avec des voisins envahissants. Et puis, j’avais envie de faire le tour de ma maison ; c’est plus pratique pour faire passer une tondeuse.

La personne de l’agence nous donne rendez-vous dans une rue que je connaissais bien pour l’avoir arpentée tant de fois pendant mes années d’étude pour me rendre à la gare.

Premier contrat rempli : la maison se situe à trois minutes à pied de la gare.

Le premier contact n’est pas encourageant ! Une maison de ville, en meulière jaune (je n’ai jamais été fan de la meulière) ; donc mon premier mouvement est de refuser. Et d’aller donner une chance à Saint Prix.

Mais elle avait un je-ne-sais-quoi d’attirant avec sa courette et surtout son banc (j’adore les bancs style banc public). S’y reposer le soir avec un bon livre et un verre de rouge, hum… Pourquoi fallait-il qu’elle soit en double mitoyenneté ?

Puisque nous sommes là, autant continuer la visite. Quelques marches à gravir, nous mènent au perron, pratique les jours de pluie ! La porte en chêne avec ses carreaux en verre cathédrale, quelque peu abîmée par les loyaux services qu’elle avait dû rendre, nous accueille et nous laisse entrer ….

Je ne sais par quel ensorcellement, je me suis sentie tout de suite bien dans cette maison. Chaque pièce que nous visitions me paraissait merveilleuse, je les voyais telles qu’elles pourraient être et non telles qu’elles étaient vraiment. Cette maison était ma maison, j’en étais sûre.

Elle semblait me tendre les bras, elle avait dû décider que nous serions ses prochains résidents, ceux qui allaient lui rendre sa splendeur d’antan, ceux qui allaient la faire revivre, la remplir de cris d’enfants, de courses dans l’escalier …

Devant nous, une entrée couverte de cette mosaïque à l’ancienne, faites de petits morceaux colorés qui n’ont pas résisté aux différents travaux et qui ont été remplacés par de banals carreaux blancs.

Puis, venait ce que nous avons appelé l’office, l’ancienne cuisine, qui était suivie par la cuisine. Une cuisine à l’ancienne avec son garde-manger sous la fenêtre et son armoire frigorifique dont le moteur se trouvait dans le garage.

Au même niveau, il y avait le salon et la salle à manger. Alain a tenu à conserver les portes séparatrices ajourées de carreaux de verre. Il aimait l’idée de ces deux pièces que l’on pouvait à volonté réunir ou séparer ; notamment si nous avions un invité imprévu et que la table était déjà mise.

Un escalier de bois aux montants ouvragés dont le premier pilier arborait fièrement une boule de bois, menait, à mi-étage, à une salle de bain.

Quelques marches supplémentaires et c’était l’espace des chambres. Chaque enfant avait la sienne. La nôtre elle, avait son boudoir qui fut transformé en boudoir-dressing, et la pièce attenante serait notre chambre.

Encore une volée de marches et deux soupentes destinées à accueillir nos bureaux. Pour la première fois nous avions chacun le nôtre !

En passant par l’office, un grand jardin nous attendait. Aménagé à l’ancienne avec le massif de roses limité par une haie de buis ; un verger au fond. Espace de jeu merveilleux pour les enfants : un bac à sable dans la fosse à compost, un portique dans la partie verger. Une terrasse pour accueillir les amis les jours d’été…

Il ne nous fallut pas beaucoup de temps pour se décider, terminé l’angoisse du passage de la tondeuse, on la portera !

Notre maison ! C’était elle ! Mais qui avait choisi l’autre ? Je suis persuadée que c’est elle qui nous a choisis. Elle s’était montrée sous son meilleur jour, certes sa tenue était un peu défraîchie, mais qu’importait nous lui redonnerons une deuxième jeunesse. Un peu de relooking par-ci par-là…. Un bon coup de peinture et hop !

Les travaux pouvaient commencer. Mais, des trois mois prévus, il en a fallu huit ! Finalement, notre vieille dame avait bien caché son jeu ! Elle nous avait réservé quelques vilaines surprises comme : une plomberie encore au plomb, une électricité qui n’aurait pas supporté deux lampes branchées en même temps, un chauffage à reconsidérer, une partie du toit à refaire …. Nous ne lui en avons plus voulu quand enfin nous avons emménagé !

Elle avait fière allure, tant à l’extérieur avec ses volets et ses balustrades en fer forgé repeints, qu’à l’intérieur, où nous avions voulu que chaque pièce garde son jus d’origine : les corniches ouvragées, les panneaux en bois protégeant la partie basse des murs et les cheminées d’angle en marbre.

La cuisine et la salle de bain avaient été complètement réorganisées. Si bien qu’Alain, une fois la cuisine, tout en laqué blanc, installée, avait décidé de « manger au sous-sol » car il ne fallait pas l’abîmer. Seul objet de sa colère quasi journalière dans cet espace luxueux, le coin repas annoncé comme « sympa » par la cuisiniste et qui s’est révélé malcommode et gênant dans la gestion des repas.

Nous étions fiers de la salle de bain, qui nous permettait de tenir à quatre : deux dans le bain, un sous la douche et un au lavabo. Il est évident que cette situation ne se s’est jamais présentée !

S’il nous avait fallu une preuve que cette maison avait décidé qu’elle serait la nôtre, c’est notre chatte Bérangère qui nous l’a confirmé : Sa boîte à peine ouverte, elle s’y est promenée comme si elle y avait toujours vécu. Il semblait qu’elle aussi, était enfin chez elle.

Ce furent seize années de bonheur, jamais elle nous a déçus. Elle nous a aimés et protégés. Lorsqu’il a fallu la quitter après la mort d’Alain, j’ai eu la sensation d’être une exilée qu’on avait arrachée à son pays. Elle a été et restera MA MAISON.

Il m’a fallu bien des années avant que mon nouveau chez-moi devienne mien. Mais ça, c’est une autre histoire.

 

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