OZONE. MON PÈRE, par Françoise Monfort

Enfant je sentais l’ozone.
C’est ce qu’affirmait mon père quand il me humait le cou.
Tout le monde aime l’odeur de l’ozone, ce parfum qui flotte dans l’air pendant la pluie et après l’orage. Il rend heureux sans qu’on sache bien pourquoi. Peut-être parce qu’il est chargé de promesses, d’un renouveau après la foudre et les grondements du tonnerre. La fin de la colère des dieux  ? Les premiers hommes attendaient-ils ce signal olfactif pour quitter leurs cavernes après l’orage  ?
Mon père aimait ce parfum dégagé par ma peau. Il me réclamait les poutous que ma mère ne lui faisait pas et que je lui donnais à contrecœur, l’initiative ne m’appartenant pas. Mon père, la dernière fois que je l’ai vu à la maison de retraite, m’a tendu la joue en fermant les yeux dès qu’il a entendu ces deux syllabes. Pou-Tou. Comme un rébus ou une chanson. Les deux syllabes avaient trouvé leur chemin jusqu’à son cerveau décimé par la maladie. Je les ai répétées plusieurs fois. Ce son-là lui disait encore quelque chose. Je me suis penchée au-dessus du fauteuil sur lequel on l’avait attaché, nos visages se frôlaient. Pendant que je l’embrassais, le regard de moins en moins vague, il souriait, son sourire d’enfant quand il parvenait à chasser les nuages qui avaient assombri notre vie, quelque chose de si tendre et de si vaste dans mon souvenir. Un infini.
Il était vraiment avec moi. Même s’il ne parlait plus, avait oublié mon prénom, mon visage et le fait que j’étais sa fille. Durant un instant tout a dû remonter en lui comme au réveil d’un rêve profond. Est-ce que tout le film a défilé dans sa tête  ? Son métier de dermato-vénérologue porté aux nues, exercé à domicile au détriment de sa famille. Son statut d’époux et de père de famille qu’il n’avait pas toujours su incarner, son enfance qu’il disait mélancolique.
Je m’en foutais du passé, de tout. A cet instant seul comptait son amour pour moi, et le mien pour lui. Il me fallait le ressentir une dernière fois. J’ai pressé son front contre le mien. Une étincelle a fait briller son regard. On a fini par en rire tous les deux, à s’étouffer dans notre fou-rire.
C’était un cadeau et il fallait le prendre comme tel.
Il avait l’habitude de mettre la tête en arrière pour laisser son rire exploser rien que pour le plaisir, poussant son rire comme on pousse une chanson. Ce n’est pas sa blague, parfois douteuse, qui me faisait rire mais bien son appel à me joindre à lui. Ce qui entraînait chez moi de délicieuses crampes abdominales. Celles-là même que je ressentirai dans des orgasmes.
C’était sa manière de célébrer la vie contre le néant. Je l’avais ressenti dès l’enfance, compris à l’adolescence. Cette vision du monde nous rapprochait tout en nous éloignant de ma mère, de sa métaphysique du petit Jésus crucifié au-dessus du lit conjugal. De sa Vierge de plastique fourrée à l’eau bénite. Ça faisait plaisir à papa. J’avais choisi le rire sans rien savoir de sa fugacité, ni de sa rareté.
A la maison de retraite, je pensais à ces moments partagés alors que nous nous retrouvions follement heureux dans un espace à nous deux. Puis à nous trois.
André était là, aussi  : il a commencé à avancer vers nous, discrètement d’abord (il n’osait pas, je l’observais du coin de l’oeil, toujours un peu entravé). Puis il s’est laissé gagner par notre hilarité.
Je me suis tournée vers lui, exultant de joie mais muette.
André était le seul homme avec lequel je partageais des orgasmes se terminant par un fou-rire irrépressible, aux limites de la douleur, déclenché par l’écho de nos cris de bêtes.
Une autre célébration de la vie contre le néant.
Après avoir assisté à mes déconfitures réitérées («  ma pauv’ fille t’as pas d’chances avec tes jules  ») mon père me pensait peut-être heureuse avec un homme. Un homme dans les yeux duquel je l’avais vu, lui, mon père, dès les premiers instants de notre rencontre.
Ils sont longtemps restés liés dans mon esprit, même après notre séparation, sans que j’en identifie les raisons.
Le vieil homme a essayé soudain de se redresser sur son fauteuil malgré sa faiblesse et de ses liens. Son regard, toujours vivant, a fixé longuement mon compagnon. Ses bras se sont ouverts, puis ses mains, il a relevé les épaules. Dans cette attitude des images de Jésus pour missel, au milieu de ses apôtres, celui qui prêche la bonne parole.
-J’ai fait ce que j’ai pu, lui a-t-il déclaré avec sa voix d’avant.
Et il a haussé les épaules.
Il parlait de moi, je le sais. Son testament.
Ce fut notre dernier fou rire, il n’en eut certainement pas d’autre, et les derniers mots que je l’ai entendu prononcer. Puis nous avons recommencé notre petit jeu poutous tous les deux, joue contre joue, front contre front. Sa peau était douce comme celle d’un enfant, même sa barbe oubliait de pousser. Sa colère avait aussi disparu dans le naufrage. Je crois qu’on aurait pu y passer des heures. Et puis, une alarme a sonné à l’intérieur de moi, comme un compte à rebours, j’ai eu peur qu’il ne retourne à son néant avant mon départ. J’ai choisi de lui dire au revoir comme ça.
Nous nous sommes quittés comme ça.

Quand je l’ai revu trois mois plus tard il était couché dans son cercueil à la maison de retraite. Tout l’organisme avait flanché, un rein ne fonctionnait plus, on ne l’avait pas fait durer plus longtemps. Tremblant de froid à claquer des dents dans les jours précédant son décès il avait fallu l’envelopper dans une couverture chauffante.
Ma mère avait vécu cela seule, jugeant qu’il n’était pas utile de nous déranger.
Nous attendions la nouvelle, elle était arrivée un lundi peu après minuit  :
-C’est fini, Papa est parti a déclaré ma mère dans le téléphone.
Le choc, comme une bourrade invisible lorsque j’ai découvert sa dépouille sur le satin blanc synthétique. Un torrent de larmes m’a submergée en une fraction de seconde. Tout s’est mis à vaciller autour de moi. J’ai cru que je n’allais pas réussir à tenir debout plus longtemps, une tenaille me broyait les entrailles, des rigoles de sueur glacée coulaient de mes omoplates vers le creux du dos.
Ma mère m’a attirée vers elle.
-Allons, Caroline  !
Même s’il était celui d’une injonction -«  tiens-toi bien  », il y avait de ça- ce ton si surprenant de fermeté et de courage chez elle m’a aussitôt apaisée comme par enchantement. Sa religion. Pour une fois elle avait produit son effet. Et sa compassion aussi.
Dans les grands moments on pouvait donc se comprendre, la naissance et les premières années de ma fille me l’avaient déjà prouvé.
C’est elle, sa solidité alors qu’elle venait de traverser ces terribles années, qui m’a donné la force de contrôler mes tremblements, de retirer les mains de mon visage dans lequel je m’enfonçais comme pour y disparaître.
J’ai pu m’approcher du défunt. Il me fallait le toucher une dernière fois, m’imprégner de lui avant que le couvercle se referme. Trois jours après son décès ses mains n’étaient pas plus froides qu’elles n’avaient été les dernières années de sa vie. Je les ai caressées avec le revers de la mienne, puis sa joue, si douce. Les regrets de circonstance sont entrés en scène  : ne pas avoir profité davantage de lui, de son humour de carabin et de gamin abandonné à lui-même dans les rues d’un port breton. Oubliées sa violence, la mienne tout aussi inouïe, oublié tout. C’était terminé.
Rideau  ! L’une de ses expressions favorites. Avec l’intonation d’un Julien Carette chez Renoir ou Duvivier. Il lui ressemblait d’ailleurs, en moins retors mais avec une même gouaille quand il était en verve.
Mes frères se sont approchés et ont osé à leur tour.
Mon père parti, je restais la seule à être tactile dans la famille.
Puis les croque-morts nous ont invités à quitter la pièce.

En pénétrant dans la petite église romane du village, j’ai chuchoté à ma mère  :
-Je peux te prendre par le bras  ?
Elle a hoché la tête comme un signe d’intelligence entre complices et nous avons avancé vers l’autel, suivies par mes frères, les trois petits-enfants et un maigre cortège.
Au cours de la messe le curé a enclenché son magnétophone non sans mal. Un crincrin hors d’âge à tuer dans l’œuf toute velléité d’épanchement. Bach. La Passion selon Saint-Jean. Jean, comme mon père. Puis, la messe dite (beaucoup sur la chose religieuse mais si peu sur le défunt), nous avons pris la direction du funérarium à une centaine de kilomètres de là.
Par chance,  il fallait accompagner ma tante à la gare et nous avons fait faux bond au corbillard.
On a erré ensuite dans les faubourgs de Saintes à la recherche du funérarium.
L’usine à flamber les morts se trouvait dans la zone industrielle à l’écart de la ville. Un bâtiment neuf décoré à moindres coûts style agence bancaire, cloisons confidentialité, trois ficus et une machine à café. Même ambiance : musique d’ascenseur éthérée, personnel en costume et chaussures bon marché maniant la langue de bois acquise au cours de formations accélérées.
«  Ne vous inquiétez pas, la mort c’est notre business  ».
Par chance, à notre arrivée, le travail était déjà fait.
Pendant que nous attendions en famille, je pensais aux bons vieux cimetières, à leur silence entrecoupé de bruit de pas sur le gravier, aux tombes recouvertes de mousse ou de roses en plastique, aux plaques gravées, aux photos sur émail passées.
A mon père adoré…
Tout ce folklore m’apparut alors dénué du kitsch qu’on lui attribue. Je n’y voyais plus que cette atmosphère de recueillement modeste mais digne du cimetière de l’île de Molène. Ce décor de granit, les tombes minuscules pour les enfants, un carré réservé aux morts du naufrage d’un steamer anglais. La bravoure des Iliens leur avait valu d’être honorés par la reine Victoria. La mémoire des morts prenait un sens là-bas. Attendre ici revint soudain pour moi à une incongruité, un malentendu. Je me retrouvais dans un fast-food alors que je m’imaginais aller au restaurant, et pas la dernière des gargotes.
Enfin, le préposé nous a rapporté les cendres paternelles dans un grand vase bleu nuit au couvercle bordé d’un filet d’or. Benêt mais solennel il portait l’objet sous le bras comme un gros œuf de Pâques.
Un de mes frères l’a embarqué dans sa voiture et nous sommes repartis dans la nuit brumeuse et grasse de novembre.
Entourés par la campagne sans lune, nous roulions sur l’autoroute puis la départementale dans un trajet quasiment rectiligne. Silencieuse, je regardais la route s’éclairer devant nous à la lumière des phares, obsédée par l’idée que vivre revenait à ça  : rouler sur une route indifférente au fait que l’on s’arrête un jour à court de carburant.

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