PASCAL BRUCKNER : « Un bon fils »

couv un bon fils

L’amère ironie du titre n’échappera à personne. Comment Pascal Bruckner a-t-il pu devenir le « bon fils » d’un aussi mauvais père ? Enfant, il souhaita plus d’une fois une mort violente à cet abominable géniteur. Des légions de « bons fils » en ont fait autant, dans des circonstances bien plus ordinaires ; une remontrance infondée, une gifle, une privation de dessert suffisent parfois à éveiller des pulsions assassines qui retomberont très vite. Mais, ici, nous frôlons l’abjection, et Bruckner, avec un courage qu’on ne saurait prendre pour de l’impudeur, sonde ses plaies pour en remonter les pires saletés : violences verbales, puis physiques, humiliations odieuses infligées à une femme impuissante et consentante, terreurs nocturnes de l’enfant, entendant derrière les murs les insultes, puis les cris et les coups s’enchaîner en un infernal crescendo.
La cause semble entendue : rien ne peut excuser un tel homme, baissons le rideau sur ces confessions, tirons la chasse. Mais toute forme d’inhumanité mérite qu’on s’y attarde. Non pour la justifier ou mollement la « pardonner », mais pour en percevoir les nuances. Le « monstre », en l’espace de quelques pages, gagne en épaisseur et ne laisse de nous surprendre, tout comme il fascina (paralysa ?) les siens par sa culture, son érudition, ses talents culinaires et autres qualités non négligeables.
Que dire alors de sa victime ? Pascal Bruckner, aujourd’hui encore, se reproche de n’avoir pas osé intervenir pour mettre fin à l’ordalie maternelle. Il aurait dû… bien sûr, comme se le disent des millions « d’orphelins » adultes, car il y aura toujours en nous ce regret de n’avoir pas trouvé les mots, les gestes qui rendent plus agréables la vie de nos parents. Mais la mère, quelle que fût sa complicité avec son fils, avait verrouillé un « système » mettant en échec toutes ses tentatives pour lui offrir une autre existence. Dévote comme on pouvait l’être en ces temps, elle refusait obstinément d’envisager le divorce, alors même que son mari étalait insolemment ses conquêtes. Sa haine viscérale du corps, du sexe, et, globalement, de la Femme étouffèrent en elle toute trace de féminité et lui firent tenter d’écarter celles qui auraient pu « dévoyer » son fils et compromettre sa santé. (En vain, faut-il le préciser…) Épileptique dès la petite enfance de Pascal, elle le resta à vie, contracta une maladie de Parkinson, collectionna toutes les pathologies concevables. Ses derniers mois furent un calvaire qui, soudain, fit du père-monstre un modèle de dévouement. L’histoire ne s’arrête pas là, comme on verra bientôt.
Sombrer ou fuir, l’alternative était limpide. L’enfant commença par se construire une forteresse intérieure : le Verbe deviendrait son refuge pour la vie, avec pour compagnons les héros les plus délurés de la bande dessinée, puis les grandes figures du roman, et enfin les maîtres à penser, pères de substitution. Mieux encore : il mit à son service la « Plume », si agile à refaire la réalité dès qu’on sait la manier : « Je mis à écrire pour ne pas être écrit par les miens. » Plutôt que de se révolter, il adopte un « principe d’extériorité » qui le rend indifférent à tout ce qui pourrait l’entamer. Il découvre ainsi la vulnérabilité du « caïd », dominateur en privé, pleutre face à ses supérieurs.
Plus positivement encore, c’est la découverte éblouie de Paris, à quelques mois du grisant Mai 68 qui sera le tournant de la vie amoureuse, intellectuelle et idéologique vagabonde de Bruckner. « L’art d’écrire est inséparable d’un art de vivre », dit cet « électron libre » qui saura se distancier de Sartre et Barthes, mais aussi de sa propre génération qui après « avoir tué l’autorité paternelle s’est cherché désespérément des pères de remplacement. »
Au fil du temps, Bruckner réalise cependant que l’euphorie des sixties, la fuite hors du nid de vipères familial ne suffisent pas à exorciser le spectre paternel. L’empreinte se révèle bien plus profonde qu’il ne croyait : « Pendant des années, je me suis surpris à piquer des rages… dans ma voix, j’entendais la sienne. » Quoi qu’il fasse, Bruckner reste un « fils de », cherchant à sortir de la nasse, et sachant bien que « s’émanciper, c’est s’arracher à ses origines tout en les assumant. »
Cette tâche se révèle encore plus dure lorsque le père-monstre, fui depuis des années, fait son retour et exige une présence quotidienne. Après la mort de sa mère, Bruckner se retrouve donc démuni face à un vieillard devenu étranger. Mais comment repousser cet homme qui, après un illusoire virage à gauche, se répand à nouveau en ignominies racistes, antisémites, fascisantes ? Ordures aux lèvres, ordures piochées dans les poubelles, s’entassant un studio taudis infesté de cloportes. En un flash qui le ramène tout droit à son fantasme enfantin, son enfance, Bruckner se voit laisser tomber pour de vrai ce géniteur revenu empester sa vie par ses délires insanes. Un diabète à complications gangréneuses le fait partir en petits morceaux, jusqu’à ce qu’un arrêt cardiaque ait raison, en 2012, de celui qu’on souhaiterait n’avoir qu’à haïr et oublier au plus vite.
Dans des dernières pages chargées d’émotion, Bruckner s’abstient de jeter l’anathème : le dossier est déjà assez lourd. Il parle de « haine », mais aussi de « tendresse navrée, mâtinée d’exaspération », et reconnaît n’avoir pu se résoudre à l’abandon, comme le font tant de « fils de ». Il refusera de voir le cadavre, pour ne garder que l’ultime image « d’un homme souriant à la fenêtre », saluant gentiment son fils et sa petite-fille. Qui sait, ce triste individu était peut-être, aussi, capable du meilleur ? « Chaque homme est plus grand que lui-même », conclut celui qui aura dû « attendre l’âge de 63 ans pour sortir de l’état de minorité. »

Pascal Bruckner « Un bon fils », Grasset, 2014, 18 €

Olivier Eyquem

 

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