Pierre Rissient : MISTER EVERYWHERE

Ce livre d’entretiens surprendra sans doute les jeunes cinéphiles qui n’auraient pas entendu parler de Pierre Rissient et ignoreraient les multiples activités que celui-ci mène depuis soixante ans. L’homme, cinémane infatigable, éminence grise et entremetteur prolixe, accessoirement scénariste et réalisateur, s’est démené sous toutes les latitudes pour la cause du 7ème art, a hanté tous les festivals, et connu tous ceux qu’il importe de fréquenter dans le monde du cinéma. Celui que son ami Clint Eastwood a surnommé « Mr. Everywhere » possède de multiples cordes à son arc, et tant de  visages qu’il a choisi… Robert Redford pour l’incarner en couverture.

C’est peut-être en commençant par l’attachant récit de ses années de jeunesse qu’on saisira le mieux sa personnalité. Le besoin de convaincre le lecteur n’ayant pas encore émergé en lui sous la forme impérieuse, catégorique, qu’il prit souvent, nous découvrons avec plaisir un lecteur omnivore, passionné de poésie, dont nous nous demandons finalement si ce n’est pas davantage en poète (frustré ?) qu’il a souvent appréhende le cinéma, plus sensible à ses fulgurances qu’à la rigueur de ses architectures scénaristiques, à la cohérence du jeu, etc. Un attachement fervent, mais jamais clairement défini à la « mise en scène » a constitué l’alpha et l’oméga du « macmahonisme ». Rissient fut la figure la plus active de cette mouvance (école, secte, chapelle ? je vous laisse le choix)dont l’influence serait restée infinitésimale sans son éloquente conviction. Plus que par des écrits ou un travail critique suivi et structuré, c’est par la parole que Rissient amena la critique française (ou plutôt parisienne) à s’intéresser à quantité de cinéastes que celle-ci sous-estimait ou méconnaissait. Les plus évidents furent Walsh, Preminger, Losey, le Lang américain. Le travail accompli à cette époque ne saurait être contesté. On l’apprécierait encore plus s’il ne s’accompagnait de rejets abrupts qu’il serait fastidieux de lister (Hitchcock et Welles sont deux exemples notoires du bêtisier macmahonien où l’on voit aussi ériger en chef-d’œuvre « Les Aventures d’Hojji Baba ».)

Devenu attaché de presse, Pierre Rissient accomplit avec Bertrand Tavernier un travail considérable qui ne devrait pas occulter celui, bien plus structuré et argumenté d’un Simon Mizrahi pour le cinéma italien, ou de Jean-Claude Missiaen. Aujourd’hui, l’information passe par d’autres canaux que la presse écrite, et la cinéphilie se nourrit ailleurs. Elle est plus dispersée, mais peut juger sur pièces, et s’en laisse moins aisément conter. Adieu, gourous d’antan un rien terroristes, adieu, chapelles  et batailles d’Hernani… Une page s’est tournée, et c’est avec un sourire indulgent que nous saluons cet âge héroïque dont Rissient demeure une figure clé. Nul ne peut blâmer celui qui s’attache  à faire aimer découvrir…

 

Olivier Eyquem

Pierre Rissient : MISTER EVERYWHERE. Entretiens avec Samuel Blumenfeld, avec la participation de Marc Bernard. Préfaces de Clint Eastwood et Bertrand Tavernier. Institut Lumière/Actes Sud, 2016, 23 €

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Olivier Minne : « LOUIS JOURDAN, le dernier french lover d’Hollywood »

inconnue4-copieLe titre a de quoi allécher les cinéphiles curieux de tout ce qui touche à Hollywood et un « âge d’or » qui se perd déjà dans les brumes. La longue carrière de Louis Jourdan renferme quatre titres marquants : « Le Procès Paradine » d’Alfred Hitchcock, « Lettre d’une inconnue » de Max Ophuls, Madame Bovary » et « Gigi » de Vincente Minnelli. Ces films, inégaux, tracent le portrait d’un charmeur distingué, nonchalant, qui se plaignait sans conviction d’être victime d’un physique trop avantageux, mais qui, sorti du « système », ne réussit pas davantage à s’affirmer, alignant paresseusement des rôles alimentaires qu’on peine à se remémorer.

On pouvait espérer de cette épaisse biographie (600 pages !)quelques révélations, voire une réévaluation, mais la moisson est des plus minces. À l’image de ces chefs qui épaississent la sauce pour masquer la médiocrité des ingrédients, Olivier Minne nous noie sous une masse de bavardages et de digressions « didactiques » superfétatoires. Cinq ans de fréquentation assidue d’un Jourdan reclus et fatigué (2010-2015) ne produisent qu’une trentaine de pages utiles (essentiellement sur « Le Procès Paradine », la personnalité de David O. Selznick, les répétitions orageuses de la pièce « The Immoralist », qui valut le Donaldson Award à l’acteur… mais virtuellement rien sur « Lettre d’une inconnue » unique chef-d’œuvre du comédien.)

Cette indigence est aggravée par une pléthore d’erreurs factuelles et de coquilles, engendrant une exaspération croissante chez le lecteur. C’est ainsi que « Seuls les Anges ont des Ailes » se voit successivement attribué à Howard Hawks et Frank Capra (p. 198), puis considéré, avec « La Dame du Vendredi » et « Le Port de l’Angoisse » comme une trois meilleures « screwball comedies » de son auteur (p. 368) ; que Minnelli perd un « n » à plusieurs reprises ; que la tristement célèbre Commission Hays devient Haynes (p. 454) ; que Frederick Loewe (de « My Fair Lady »)perd son « e » final (p. 455) ; que Jason Robards, Jr. deuxième époux de Lauren Bacall devient Bobards, Jr. ; que l’agent Irving « Swifty » Lazar hérite d’un « e » final comme celui qui selon la Bible se serait relevé ; que nom des les historiques studios de Borehamwood est écorché ; que Jack Palance bénéficie d’un « l » redoublé ; que la comédie musicale « On A Clear day You Can See Forever », correctement titrée une première fois, devient soudain « On a Clear Day View » ; que la Cannebière perd un « n » en cours de route…

Au chapitre des fabrications langagières, on découvre le « tries out » (pour try-out) et l’on apprend que « La Créature du Marais » de Wes Craven relève du « film d’anticipation/fantastique/has been » dont on peine à cerner la nature. Jourdan est aussi censé déclarer « Moi, je suis un character actor », c’est-à-dire un comédien à emploi unique, celui de l’amant », contresens patent puisque le propre du « character actor » (acteur de composition) est de pouvoir tenir une multitude d’emplois : flic, méchant, barman, épicier, etc.

La traîtresse langue de Shakespeare engendre enfin quelques énormités dont la plus savoureuse est sans conteste la traduction (p. 538) de « sweater girl » par LA FILLE QUI FAIT TRANSPIRER. Sur ce franc éclat de rire, amis du Septième Art, tirons l’échelle…

 

Olivier Eyquem

 

« Louis Jourdan – Le dernier french lover Hollwyood », Éditions Séguier, 2017, 22, 90 €

 

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MES ANNÉES AVEC JOSEPH LOSEY, de Patricia Losey

Patricia Losey a partagé la vie de Joseph Losey à partir d’EVA et jusqu’à son décès. Durant ces vingt-deux années, les vies privées et professionnelles du cinéaste et de sa compagne, épouse, assistante, traductrice et collaboratrice furent étroitement mêlées, et c’est de cette imbrication que le témoignage, souvent décousu, de Patricia tire son intérêt, charriant en son sillage quantité de faits « vécus », notés sans réel souci de synthèse. Le lecteur est appelé à ratisser large et à faire preuve patience pour ne pas laisser échapper les anecdotes et touches « d’ambiance » les plus intéressantes. Il découvrira ainsi sur le vif les tournages idylliques  d’ACCIDENT et THE SERVANT, les rencontres et les amitiés durables que la narratrice noua avec des hommes aussi précieux que Dirk Bogarde ou Harold Pinter, la fidélité de Jeanne Moreau, les caprices d’une Monica Vitti, les empoignades du couple Burton/Taylor… Tout en veillant scrupuleusement à préserver l’intimité de son couple, Patricia Losey livre bien des éléments éclairants sur la personnalité complexe et tourmentée du cinéaste. On croyait les pires années de combat closes avec la fin de la Liste Noire et l’adhésion naissante du public français puis international, mais on découvre que les tourments n’ont fait que se déplacer : escarmouches avec les producteurs d’EVA et MODESTY BLAISE, lutte vaine contre infamant certificat X de la censure britannique attribué à POUR L’EXEMPLE, efforts héroïques pour faire aboutir les projets PROUST et AU-DESSOUS DU VOLCAN. Les problèmes de santé récurrents, l’alcool omniprésent, les angoisses, les démêlés avec le Fisc, le spectre de nouveaux exils, des conflits jamais résolus avec sa mère font de la vie de Losey un champ de mines, et l’on admire d’autant plus  sa formidable énergie, sa rigueur intellectuelle, son aptitude à obtenir le meilleur d’un Gerry Fisher, d’un Harold Pinter et de certains labos, reconnaissants de se voir offrir l’occasion de se surpasser.

La stature posthume de Losey nous a fait oublier les incertitudes, les passages à vide critiques des années soixante et soixante-dix : EVA fut très mal reçu et abondamment coupé, l’admirable SERVANT fut, contre attente, tièdement accueilli, de même qu’ACCDENT et MONSIEUR KLEIN, qui figurent sans conteste parmi ses grandes réussites. DON GIOVANNI fut sauvagement éreinté à New York, etc. Patricia Losey consigne objectivement ces faits et nous rappelle à bon escient que rien n’est jamais gagné… ni perdu dans une vie d’artiste, aussi chaotique soit-elle.

Olivier Eyquem

N. B. Un mot pour regretter que le travail éditorial soit aussi relâché : traduction gauche, imprécisions, abondance de coquilles…

Éditions L’Age d’Homme, 2015, 512 pages, index, 22 €

 

 

 

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ÉCRITS DE CINÉMA, de Henri Langlois

Cet homme est une légende. Il le fut déjà de son vivant, et n’a rien perdu de son aura. On le célèbrera sans doute longtemps comme LE pionnier du sauvetage et de la conservation de films – de tous les films, insisterait-il, tout en sachant le caractère utopique d’un tel projet qui outrepassera à jamais les capacités d’une armée de conservateurs. Il fallait du courage, un drôle de culot, une passion teintée de foie douce pour concevoir cette entreprise sans appui institutionnel. Langlois fut l’un des premiers cinéphiles agissants, qui permit à Rohmer, Truffaut, Rivette, Godard… de faire leurs classes dans le sanctuaire originel de l’avenue de Messine. Rien qu’à ce titre, il peut être considéré comme l’un des parrains de la Nouvelle Vague.

Tout a été dit de cette aventure où se mêlent, non sans confusion, muséographie,  collectionnite aiguë, conservation et mise à disposition. Car Langlois, homme d’instincts et d’engouements foisonnants fut tout sauf ordonné. Ses collaborateurs, une fois mis en confiance, nous livrent à ce sujet quantité d’anecdotes navrantes et hilarantes. Le lecteur de ces « Écrits de cinéma » ne saurait s’en surprendre : de page en page, il découvre  un visionnaire éclectique, brouillon, exalté, grandiloquent, durablement (douloureusement?) partagé entre sa Turquie natale et la France, mais ayant élu comme vraie patrie la terre sans frontière que constitue le cinéma. « Je pense cinéma, dit-il, je vis cinéma, mon imagination est cinéma ». Ou encore « Par mon éducation, je suis absolument international. » Sa curiosité le pousse vers les étrangers, par une sympathie naturelle qui débouche sur une complicité intellectuelle immédiate. Sa découverte émerveillée de l’Amérique, et tout particulièrement de l’Amérique Noire, en est un signe parmi d’autres. Se sentir perpétuellement « chez soi » dans un ailleurs éternel n’est-il pas la meilleure définition de la cinéphilie absolue, soif inextinguible d’images qui fait de chaque écran une fenêtre sur l’infini? « Le cinéma est cette force qui vous arrache à la banalité, ce songe qu’on fait tout éveillé, cette boite à rêver qui est le plus puissant plaisir de l’imagination. »

Cet homme fut un incorrigible glouton, porté par un enthousiasme échevelé qui défiait toute rationalité critique (il anticipait avec horreur l’avènement des écoles de cinéma et se méfiait aussi des « professionnels de la profession ») En transe après une vision du (médiocre) « Song of Songs » Rouben Mamoulian, il submerge son lecteur d’effusions solipsistes, sans trop se soucier de ce qu’il en restera. Il aligne des jugements péremptoires, dénonce à n’en plus finir la parlant qui l’arrache aux voluptés du muet. Bien plus tard, il dira préférer le doublage au sous-titrage… mais programmera avec désinvolture des copies mutilées à double sous-titrage franco-arabe, sorties d’on ne sait quelle caverne d’Ali Baba libanaise. Passons, charitablement, sur les documents uniques prêtés par de grands cinéastes, qui ne revirent point le jour…

Mais trêve de sarcasmes pinailleurs : l’homme, avec tous ses défauts, continue de fasciner par sa fructueuse « folie ». Comment lui reprocher sa lutte contre l’oubli de maints trésors, comment ne pas faire écho à ce cri d’alarme toujours actuel : « Nous sommes en train de vivre, jour après jour, l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie… Jamais le danger de destruction des films n’a été plus grand. » C’était bien des années avant que la pellicule  ne soit dévorée par le numérique, avant que les salles ferment par milliers pour devenir des parkings et des supermarchés… Alors, vive le Langlois visionnaire, et pour le reste « He was some kind of a man ».

Olivier Eyquem

Henri Langlois « Écrits ce Cinéma » La Cinémathèque Française/Flammarion, 2014. 866 pages, index des films et des noms

32 €

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UN DIABLE D’HOMME, PROBABLEMENT (à propos de « JEUNE FILLE » d’Anne Wiazemsky)

C’est un nouveau récit d’apprentissage que nous livre ici Anne Wiazemsky. L’histoire d’une mutation, chevillée à une réflexion adulte sur les rapports de pouvoir et de séduction mutuelle que la réalisation d’un film fait surgir entre un metteur en scène et son actrice.
Avant de présenter Anne à Robert Bresson, son amie Florence Delay (la Jeanne du « Procès de Jeanne d’Arc ») lui a fait une confidence qui a tout l’air d’un encouragement, voire d’une prescription : « Il va t’aimer, tu seras heureuse. » N’est-il pas étrange de décrire ainsi un « simple » tournage à la virginale débutante de dix-sept qu’est Anne Wiazemsky? Mais rien ne sera simple en l’occurrence, et l’aventure (artistique, amoureuse ?) d’AU HASARD BALTHAZAR sous la houlette de Bresson s’annonce d’emblée exaltante et mouvementée. R. B. accroît le trouble d’Anne en adoptant tout de suite le ton d’un soupirant jaloux, alors même qu’il ne semble pas fixé sur le choix de son héroïne. Une première lecture à deux voix rassure la jeune fille sur son potentiel : « Nos respirations s’étaient vite accordées », dit-elle avec une feinte innocence, comme s’il ne s’agissait que d’exercices. Comblé par ce premier rendez-vous, Bresson lui remet le scénario de BATHAZAR (quel meilleur signe de confiance espérer à ce stade ?), et lui demande de revenir sans Florence, trop au fait de ses procédés.
Vient alors le premier essai caméra, épreuve intimidante qui vit trébucher des milliers de comédiens. Anne se place sans effort dans la lumière de Ghislan Cloquet, nounours attendri qui la protègera tout au long du film. Il lui suffit alors de suivre la voix de Robert Bresson, cette voix blanche qu’il exige d’elle : « Je devais m’en remettre à lui, accepter de m’abandonner ».
C’est alors que se dresse un obstacle imprévu. R. B. doit obtenir l’aval de François Mauriac, tuteur d’Anna, pour l’engager ; or, Claude, fils de l’écrivain, choisi pour transmettre le script, a réservé au cinéaste un accueil qu’il juge glacial. S’ensuit un stupéfiant coup de fil où un Bresson bouleversé, au comble de l’angoisse, déclare Anne « indispensable » à son projet. On imagine l’impact de cette « déclaration » dont on hésite à démêler la part de calcul et de manipulation. La « crise » se dénoue lorsque Mauriac donne de bon cœur sa bénédiction à Anne, comme il le fera un peu plus tard de l’entrée en scène de Godard. (Cf. « Une année studieuse »)
Florence, l’entremetteuse, se retire du jeu, non sans avoir distillé un puissant philtre d’amour : « Tu devras toujours lui obéir, apprendre la docilité, le don de soi. » C’est à peu de choses près ce qu’O s’entend dire au début de son Histoire ; Bresson en Sir Stephen ? On le croirait volontiers tant il met d’empressement à enfermer Anne en son domaine, à l’éloigner de ses amis (« Ne me parlez plus de ces gens qui me semblent bien ordinaires »). Ravie de passer entre les mains du grand coiffeur Alexandre, la débutante s’amuse comme une petite fille d’essayer, sous le regard effaré des vendeuses de la Samaritaine, les tenues rustiques et malséantes qu’impose son rôle. C’est que tout la surprend et lui plait dans cette aventure : « Je l’écoutais, disponible, séduite. » L’est-elle encore lorsqu’il lui prend la main durant une projection, la caresse, effleure sa joue, la sépare du reste de l’équipe, la fait coucher dans la chambre voisine, énonce sur le ton de l’évidence « Pendant le tournage, je vous veux tous les jours avec moi. » Les soirs aussi, dirait-on, puisqu’il l’escorte rituellement à travers le parc, profitant de la tombée de la nuit pour tenter de lui arracher un baiser, qu’elle lui refuse sans se laisser fléchir par ses plaintes (« Soyez gentille avec moi ». Ces timides assauts la mettent mal à l’aise, peur, honte, attirance se mêlant à un désir qu’elle ne sait identifier. Craignait de perdre pied, elle décide d’allumer un contre-feu : un amant, voilà ce qu’il lui faut pour résister aux avances de l’homme Bresson tout en se soumettant aux moindres demandes du metteur en scène. C’est ainsi qu’en toute discrétion, elle vit, à Paris, sa première nuit d’amour qui l’arrache un temps à l’inquiétante emprise du barbon (« Je comprenais qu’il avait perdu le pouvoir de me troubler ») et lui permet de le repousser avec assez de fermeté : c’est lui qui baissera les yeux…
Anne Wiazemsky relate avec une fraîcheur irrésistible cette riposte qui lui fait marquer une victoire, à défaut de gagner la « guerre » que continue d’être le tournage. R. B. dispose, en effet, d’atouts bien plus persuasifs que ceux de la novice, pieds et poings liée à celui qui aura toujours le dernier mot, fût-ce par des ruses éhontées. Les déclarations les plus tendres (« Votre peau est si douce », les soupirs (« Vous êtes méchante ! ») alternent avec des brimades dont elle perçoit sans mal le sens. Sur le plateau, R. B. loue son travail pour mieux rabaisser certains de ses partenaires (dont Pierre Klosswoski), taxés d’incompétence. Le viol, une des scènes des plus astreignantes, devient une épreuve de force. Après avoir tout donné dès la première prise, Anne est obligée d’en faire sept, jusqu’à ce que Cloquet expose et accuse Bresson de sadisme. Le réalisateur, haï d’une bonne partie de l’équipe, n’est pas au bout de peine, car l’Âne Balthazar n’en fait qu’à sa tête (« Il n’écoute jamais ce que je lui dis », geint R. B., insensible au grotesque du propos.) Une scène de gifle dévoile un sous-texte plus obscur. Bresson a, bien sûr, demandé que la claque administrée par « François » – un des « mauvais garçons » de l’histoire – soit feinte. Celle qu’Anne reçoit, la laisse groggy. Bresson se désole, patelin : « Ce n’est pas bien, François, pas bien du tout », mais quelques instants plus tard, Anne et Cloquet le surprennent en train de féliciter discrètement le « maladroit »…
Pourtant, comment résister à la gentillesse de l’équipe, à la magie sans pareilles des tournages de nuit, au charme de Bresson, à la sincérité de ses déclarations, à la ferveur de ses caresses, désamorcées par l’intime et discrète métamorphose de la jeune fille. Des années plus tard, la femme adulte pourra ainsi écrire : « Je savais que personne ne m’avait jamais regardée avec autant d’amour ». En fin de tournage, Bresson obtiendra d’elle qu’elle reste à ses côtés, cette fois sans malice, ni ruse, ni chantage.
ELLE : « J’ai été si heureuse auprès de vous .»
LUI : « Moi aussi, votre jeunesse m’a rendu jeune. »

Olivier Eyquem

 

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PASCAL BRUCKNER : « Un bon fils »

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L’amère ironie du titre n’échappera à personne. Comment Pascal Bruckner a-t-il pu devenir le « bon fils » d’un aussi mauvais père ? Enfant, il souhaita plus d’une fois une mort violente à cet abominable géniteur. Des légions de « bons fils » en ont fait autant, dans des circonstances bien plus ordinaires ; une remontrance infondée, une gifle, une privation de dessert suffisent parfois à éveiller des pulsions assassines qui retomberont très vite. Mais, ici, nous frôlons l’abjection, et Bruckner, avec un courage qu’on ne saurait prendre pour de l’impudeur, sonde ses plaies pour en remonter les pires saletés : violences verbales, puis physiques, humiliations odieuses infligées à une femme impuissante et consentante, terreurs nocturnes de l’enfant, entendant derrière les murs les insultes, puis les cris et les coups s’enchaîner en un infernal crescendo.
La cause semble entendue : rien ne peut excuser un tel homme, baissons le rideau sur ces confessions, tirons la chasse. Mais toute forme d’inhumanité mérite qu’on s’y attarde. Non pour la justifier ou mollement la « pardonner », mais pour en percevoir les nuances. Le « monstre », en l’espace de quelques pages, gagne en épaisseur et ne laisse de nous surprendre, tout comme il fascina (paralysa ?) les siens par sa culture, son érudition, ses talents culinaires et autres qualités non négligeables.
Que dire alors de sa victime ? Pascal Bruckner, aujourd’hui encore, se reproche de n’avoir pas osé intervenir pour mettre fin à l’ordalie maternelle. Il aurait dû… bien sûr, comme se le disent des millions « d’orphelins » adultes, car il y aura toujours en nous ce regret de n’avoir pas trouvé les mots, les gestes qui rendent plus agréables la vie de nos parents. Mais la mère, quelle que fût sa complicité avec son fils, avait verrouillé un « système » mettant en échec toutes ses tentatives pour lui offrir une autre existence. Dévote comme on pouvait l’être en ces temps, elle refusait obstinément d’envisager le divorce, alors même que son mari étalait insolemment ses conquêtes. Sa haine viscérale du corps, du sexe, et, globalement, de la Femme étouffèrent en elle toute trace de féminité et lui firent tenter d’écarter celles qui auraient pu « dévoyer » son fils et compromettre sa santé. (En vain, faut-il le préciser…) Épileptique dès la petite enfance de Pascal, elle le resta à vie, contracta une maladie de Parkinson, collectionna toutes les pathologies concevables. Ses derniers mois furent un calvaire qui, soudain, fit du père-monstre un modèle de dévouement. L’histoire ne s’arrête pas là, comme on verra bientôt.
Sombrer ou fuir, l’alternative était limpide. L’enfant commença par se construire une forteresse intérieure : le Verbe deviendrait son refuge pour la vie, avec pour compagnons les héros les plus délurés de la bande dessinée, puis les grandes figures du roman, et enfin les maîtres à penser, pères de substitution. Mieux encore : il mit à son service la « Plume », si agile à refaire la réalité dès qu’on sait la manier : « Je mis à écrire pour ne pas être écrit par les miens. » Plutôt que de se révolter, il adopte un « principe d’extériorité » qui le rend indifférent à tout ce qui pourrait l’entamer. Il découvre ainsi la vulnérabilité du « caïd », dominateur en privé, pleutre face à ses supérieurs.
Plus positivement encore, c’est la découverte éblouie de Paris, à quelques mois du grisant Mai 68 qui sera le tournant de la vie amoureuse, intellectuelle et idéologique vagabonde de Bruckner. « L’art d’écrire est inséparable d’un art de vivre », dit cet « électron libre » qui saura se distancier de Sartre et Barthes, mais aussi de sa propre génération qui après « avoir tué l’autorité paternelle s’est cherché désespérément des pères de remplacement. »
Au fil du temps, Bruckner réalise cependant que l’euphorie des sixties, la fuite hors du nid de vipères familial ne suffisent pas à exorciser le spectre paternel. L’empreinte se révèle bien plus profonde qu’il ne croyait : « Pendant des années, je me suis surpris à piquer des rages… dans ma voix, j’entendais la sienne. » Quoi qu’il fasse, Bruckner reste un « fils de », cherchant à sortir de la nasse, et sachant bien que « s’émanciper, c’est s’arracher à ses origines tout en les assumant. »
Cette tâche se révèle encore plus dure lorsque le père-monstre, fui depuis des années, fait son retour et exige une présence quotidienne. Après la mort de sa mère, Bruckner se retrouve donc démuni face à un vieillard devenu étranger. Mais comment repousser cet homme qui, après un illusoire virage à gauche, se répand à nouveau en ignominies racistes, antisémites, fascisantes ? Ordures aux lèvres, ordures piochées dans les poubelles, s’entassant un studio taudis infesté de cloportes. En un flash qui le ramène tout droit à son fantasme enfantin, son enfance, Bruckner se voit laisser tomber pour de vrai ce géniteur revenu empester sa vie par ses délires insanes. Un diabète à complications gangréneuses le fait partir en petits morceaux, jusqu’à ce qu’un arrêt cardiaque ait raison, en 2012, de celui qu’on souhaiterait n’avoir qu’à haïr et oublier au plus vite.
Dans des dernières pages chargées d’émotion, Bruckner s’abstient de jeter l’anathème : le dossier est déjà assez lourd. Il parle de « haine », mais aussi de « tendresse navrée, mâtinée d’exaspération », et reconnaît n’avoir pu se résoudre à l’abandon, comme le font tant de « fils de ». Il refusera de voir le cadavre, pour ne garder que l’ultime image « d’un homme souriant à la fenêtre », saluant gentiment son fils et sa petite-fille. Qui sait, ce triste individu était peut-être, aussi, capable du meilleur ? « Chaque homme est plus grand que lui-même », conclut celui qui aura dû « attendre l’âge de 63 ans pour sortir de l’état de minorité. »

Pascal Bruckner « Un bon fils », Grasset, 2014, 18 €

Olivier Eyquem

 

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UNE ANNÉE STUDIEUSE, d’Anne Wiazemsky

Ce n’est pas un premier amour, mais tout comme, avec son cortège d’élans aveugles et de doutes lancinants. À dix-neuf ans, au sortir d’un premier film sous la direction de Bresson, Anne Wiazemsky écrit à Jean-Luc Godard une lettre de « fan », qui a tout d’une déclaration d’amour. Ingrid Bergman l’avait fait avec Rossellini quand elle aspirait à quitter Hollywood, mais le pari était tout autre puisqu’elle avait, dit-on, sollicité parallèlement d’autres « sauveurs ». La lettre d’Anne arrive miraculeusement à son destinataire… qui avait recouru à des sollicitations encore plus directes pour attirer l’attention d’une jeune inconnue qui deviendrait Anna Karina.  

La lettre enflamme Godard, mais les contretemps s’accumulent, et les premières inquiétudes surgissent, qui perdureront de longs mois, en alternance avec de purs moments de bonheur. Quid de cette différence d’âge  avec le réalisateur (dix-sept ans) ? Comment réagira sa mère ? Et son grand-père, François Mauriac, qui est aussi son tuteur ? Anne éprouve les douloureux vacillements de l’adolescence, se demande si cet amant fantasque, farceur, fougueux, mais parfois étrangement distant ne va pas sortir d’un coup de sa vie.

Un autre « mentor », providentiel, entre en scène : Francis Jeanson. Là aussi Anne n’y est allée par quatre chemins, en demandant à cet intime de Sartre d’assurer sa formation philosophique. Jeanson répond aussitôt « présent », avec une générosité qui force l’admiration. Il la traitera en égale, avec autant de délicatesse que d’humour, sans lui passer la moindre facilité, le moindre relâchement. Le gai savoir n’est pas un vain mot avec un initiateur aussi disponible, aussi encourageant.

 Avec JLG, c’est tout différent bien sûr, mais aussi stimulant, car il multiplie à son adresse les petit cadeaux, les messages cryptés, les chapelets de citations. Charmée, mise en condition par ces jeux de piste, Anne croit pouvoir franchir le cap qui, du ludique, mène au réel. Elle présente innocemment Godard à sa mère… et c’est la catastrophe. Après cette rencontre glaciale, d’une grande violence, Anne se voit retomber sous la coupe du clan Mauriac. Elle se trompe à cet égard, car le « patriarche de Malagar » lui réserve quelques surprises…

Entre-temps, Anne poursuit tant bien que mal ses études à Nanterre. Son couple tangue, frôle le naufrage. La jeune fille (car on est jeune à dix-neuf ans, en 1966) se sent prisonnière de son amant, trop présent, étonnamment  sans-gêne lorsqu’il insiste pour l’amener à la fac dans sa belle voiture de sport, qui ne manquera pas de les faire repérer. Après cela, Jean-Luc poussera l’inconscience jusqu’à lui acheter une voiture, alors qu’elle pas le permis, puis à suggérer, indécrottable, que la mère face office de chauffeur.

Reniée par cette dernière, repoussée par sa famille, Anne trouve en François Mauriac l’allié le plus précieux, le plus attendu pour qui connaît son goût de la provocation. L’écrivain, qui sait dans sa chair ce que signifie l’exclusion, se montrera fort tolérant. Le terrain ayant été préparé par l’habile Jeanson, il ne restera à Godard qu’à faire sa « demande » en tenue bourgeoise pour emporter le morceau…

Graves, tendres, souvent drôles, ses récits sont servis par une mémoire photographique qui a capté sur le champ l’essentiel, le restituant en une langue ardente et sincère. Aux marges de cette histoire narrée avec fraîcheur et vivacité, l’amateur de cinéma trouvera l’évocation « brute » du tournage de « La Chinoise ». Il s’amusera selon son humeur de l’accueil scandalisé de l’Ambassade de Chinois qui qualifiera JLG de « crétin réactionnaire ». Il appréciera  tout autant le souvenir d’une nuit d’amour chez Jeanne Moreau et d’une hilarante conférence de presse où Godard roulera chacun dans la farine, y compris le malheureux Jean Vilar aux prises avec une mémoire défaillante qui confond chinoise et tonkinoise… Historiettes, si l’on veut, délectables, émouvantes, qui suscitent sans peine la nostalgie…

O. E.

Gallimard, 2012

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