Jean-Claude Missiaen : LE CINÉMA EN HÉRITAGE – Mémoires

Cela pourrait s’appeler « Dictionnaire amoureux du cinéma » ou, mieux encore , « Dictionnaire d’un amoureux du cinéma », tant la passion du septième art l’anime. Passion contractée dès l’enfance avec la découverte éblouie des salles populaires d’après-guerre ; passion mûrie à l’adolescence, puis consolidée et armée par l’écriture et le contact direct avec le monde de la critique. Passion qui s’ouvrira patiemment quelques années plus tard un passage réussi vers la mise en scène.
Ce livre, vibrant d’un amour inentamé pour l’art de l’image mouvante, s’adresse autant au cœur qu’au sens esthétique du lecteur/spectateur. Il nous fait partager les émotions « raisonnées » de son auteur, et mieux encore les explicite. Je recommande à cet égard les lignes que Missiaen consacre à la mise en scène d’Anthony Mann. Elles nous en apprennent plus sur ce maître du western que bien des textes de facture « universitaire » par une approche « physique », intuitive, quasi charnelle, chevillée à la sensibilité profonde de l’auteur.
L’amour du cinéma, chez Missiaen, a pris une tournure « militante » lorsqu’il s’est agi de mobiliser une grande presse myope, paresseuse, encore indifférente à tant d’auteurs fondamentaux. Un énorme travail s’accomplit alors sous l’impulsion des « mousquetaires » Missiaen, Tavernier, Rissient, Mizrahi, qui réussirent à mettre les pendules à l’heure avec une ténacité « beyond the call of duty », qui transcendait leurs simples obligations professionnelles.
On trouvera une trace très vivante des campagnes de presse menées par Missiaen avec une fougue contagieuse. Pas besoin, pour s’y intéresser, d’aimer ou admirer un Leone, un Winner, un Bronson car il y a toujours à glaner dans ces pages nourries d’une chaleureuse empathie. Mais le plus intéressant se situe à mon avis dans les évocations intimistes d’un Sautet, d’un Montand, d’un Gabin… et de tant d’artistes devenus pour lui des frères ou parrains d’élection ; et dans les lignes si tendres que lui inspirent Romy, Cyd, Sylva… autant que Burt ou Alan (Ladd). Ici affleure une émotion pudique qui ne laissera aucun lecteur indifférent.
Dois-je ajouter que je suis depuis cinquante ans l’ami de Jean-Claude, et que cette amitié ne conditionne ni n’altère en rien mon jugement.

Olivier Eyquem

Riveneuve. Collection Cinéma. Archimbaud éditeur, 2017. 34 €

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ENTRETIEN AVEC ALFRED EIBEL à propos de « Fritz Lang ou Le dernier bond du Tigre »

LANG VON H BERLIN APPT.

 

Q – À QUAND REMONTENT VOS PREMIERS CONTACTS AVEC FRITZ LANG ?

A – Cela débuta par une lettre où j’exprimais mon désir de lui consacrer un livre qui se composerait d’entretiens et de documents rares datant aux années Vingt. Lang m’a répondu qu’un tel projet lui semblait inutile car Luc Moullet venait publier son « Fritz Lang » chez Seghers. J’ai donc provisoirement laissé tomber …

Un mois plus tard, Lang m’invita dans un grand hôtel parisien, pour me dire qu’il était finalement tenté par l’idée de réunir une série documents anciens et rares. Il s’est offert à m’en fournir lui-même certains, « qui donneraient à ce livre  une incontestable originalité ». À partir de là, nous avons eu une série d’entretiens.

Q – QUELLE ÉTAIT LA TONALITÉ DE CES ÉCHANGES ?

A – Assez formelle, au début. Après un premier envoi de documents allemands que j’avais réunis, Lang m’aida à en trouver d’autres et me permit de prendre contact avec des témoins de l’époque allemande. Nos premières lettres étaient purement « business ». Il me donnait du « Monsieur Eibel » et se montrait volontiers autoritaire, voire cassant : « Vous ferez ainsi, et pas autrement ! ». Heureusement, Lang s’est piqué au jeu. Il trouvait toujours du nouveau à ajouter à ce livre, signe de l’intérêt qu’il y prenait ; cet ouvrage est autant le sien que le mien.

Q – VOUS AVEZ EU AVEC LUI DES RAPPORTS « PRIVILÉGIÉS », SURTOUT PAR COMPARAISON AVEC CE QU’ENDURÈRENT CERTAINS CRITIQUES, DONT LA PAUVRE LOTTE EISNER…

A –Le fait que lui et moi fussions natifs de Vienne à pu jouer, ainsi que le fait qu’il me considérait comme un adolescent timide, trop fragile pour le contredire. Cela l’incitait à être très directif à mon égard, ce qu’il n’aurait pas fait avec quelqu’un de plus assuré.

Madame Eisner avait, comme moi, l’avantage de parler allemand, mais elle se livrait à certaines interprétations du cinéma Langien que celui-ci réfutait sèchement : « Tu n’as rien compris, ce n’est pas du tout ça », et comme elle revenait sans cesse sur « Les Trois Lumières », il a fini par lui lancer « J’ai AUSSI fait d’autres films ! » Lang n’était pas très agréable, avec quelque critique que ce soit. Je me souviens qu’il envoya bouler deux jeunes pleins de bonne volonté, en leur disant « Vous ne savez pas comment j’organise (zerlege) ma mise en scène », ce qui coupa court au dialogue.

Q – ÉTAIT-CE UN REJET « DE CIRCONSTANCE » OU UN REFUS DE LIVRER LES « CLÉS » DE SON ŒUVRE ?

A – À mon avis, c’était un rejet de principe, car j’ai assisté deux fois au même genre de scène. Une fois, il entra en fureur parce qu’un de nos critique avait cru voir dans le pied-bot du DIABOLIQUE DR. MABUSE une projection de Lang. A posteriori, il me semble que cette interprétation mérite d’être prise en considération, car on trouve dans l’œuvre de Lang de nombreuses projections de sa propre personnalité, dans des contextes très divers. Il y a, par exemple, une dimension voyeuriste dans son cinéma, qu’on retrouve dans sa curiosité omnivore à l’égard des gens qu’il croisait dans la vie. Se comparant volontiers à un cyclope collant son œil aux serrures, il voulait TOUT savoir des autres, jusqu’à leurs activités sexuelles. Des détails a priori insignifiants le fascinaient.

Q – VOUS CITEZ UNE PHRASE DE LANG QUI ME FAIT BEAUCOUP RIRE : « ICH BIN EIN AMERIKANER »

A – Chaque fois que Lang se rendait à l’étranger, les gens croyaient bon de lui rappeler son passé viennois. Il n’appréciait pas cela, il répétait : « Non, je ne suis pas Autrichien, je suis Américain ».

Q – S’EST-IL RÉELLEMENT « ASSIMILÉ » À LA CULTURE ET À LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINES?

A – Non, je ne le pense pas. Je le sens profondément marqué par la culture autrichienne, par la psychanalyse… Il a traîné toute sa vie un carcan rigide, propre à cette société austro-hongroise où vous vous sentiez perpétuellement surveillé, observé par les autres. L’humour viennois lui était en revanche parfaitement étranger

Resté très germanique, Lang ne fréquentait quasiment que des émigrés. Je n’ai jamais vu le moindre Américain chez lui. Il ne frayait pas avec les réalisateurs américains ou expatriés, et je ne suis pas sûr qu’il ait jamais rencontré Wilder ou Preminger. C’était un homme profondément solitaire, qui n’entretenait pas la moindre connivence avec le monde hollywoodien. Il ne parlait jamais d’autres réalisateurs, ne comprenait pas pourquoi Godard lui avait demandé certaines choses sur LE MÉPRIS…

Q – EN DEHORS DU COUPLE JOAN BENNETT-WALTER WANGER (SES PARTENAIRES D’UN TEMPS AU SEIN DE LA SOCIÉTÉ DIANA), EUT-IL JAMAIS DES ALLIÉS SÛRS ?

A – Il s’entendait très bien avec Edward G. Robinson, avec George Sanders, avec Dan Seymour, mais je ne l’ai jamais entendu parler d’autres acteurs avec lesquels il aurait aimé tourner. Quand j’étais chez lui, j’avais l’impression d’être coupé du monde, et à nouveau immergé dans un milieu d’émigrés, alors que j’espérais découvrir l’Amérique.

LANG ET BENNETT

Q – AVAIT-IL UNE CURIOSITÉ À L’ÉGARD DU CINÉMA AMÉRICAIN ?

A – Il avait une vaste collection de livres sur l’Ouest américain, il pensait qu’en explorant ces contrées, en y tournant, il deviendrait lui-même « ein Amerikaner »… Ses trois westerns ne m’ont pas convaincu.

Q – QUELLE AMBIANCE RÉGNAIT DANS SA MAISON CALIFORNIENNE ?

A – Une ambiance étouffante. Avec sa compagne, Madame Latté, il avait des rapports très tendus, notamment pour de basses questions d’argent. Ils faisaient le soir des comptes d’apothicaire… Je me suis senti à l’étroit dans ce monde.

Q – À QUOI RESSEMBLAIT CETTE VILLA ?

A – Elle était de dimensions et de style classiques, très dépouillée, sans aucune fioriture, avec un mobilier mexicain aux contours rectilignes. C’était aussi austère qu’un plan d’architecte. Cela tenait peut-être aussi au fait que Lang avait alors un train de vie beaucoup plus modeste.Il n’y avait rien qui puisse donner la moindre chaleur au salon, il n’y avait pas de piscine. Je pense que Madame Latté a dû le pousser vers cette austérité, car elle avait un grand ascendant sur lui.C’était d’ailleurs une femme extrêmement désagréable, face à laquelle il se comportait en petit garçon.

Q – ÉTAIT-ELLE PLUS JEUNE QUE LUI ?

A – D’une dizaine ou d’une quinzaine d’années, je pense. Ils se connaissaient depuis l’Allemagne. Elle avait perdu son mari dans des circonstances que j’ignore, et je n’ai jamais su comment Lang et elle s’étaient retrouvés en Amérique. Il y a chez lui un goût du secret qui rendait très difficile l’évocation de sa vie privée.

Q – CE FUT UNE LONGUE LIAISON…

A – Oui, mais discontinue. Je parlerais d’ailleurs plutôt de compagnonnage. Je ne pense qu’il éprouvait un vif désir pour Madame Latté. Il aurait sûrement préféré Gloria Grahame. Lorsque je l’ai côtoyé, il ne voyait que des prostituées de haut vol. Cela explique peut-être aussi ses problèmes financiers.

Q – AVAIT-IL UN « VICE » PARTICULIER ?

A- Rien, en dehors de ce « faible » qui révoltait Madame Latté… C’était un auteur de Série Noire, assez doué, Steve Fisher, qui lui donnait des adresses… Au bout d’une quinzaine de jours, Lang, m’a dit « Il faut absolument que vous rencontriez une femme. Laissez-moi faire, je vais vous arranger ça. » Je ne pouvais pas dire non, ni lui demander combien cela coûterait ! Et, effectivement, il m’a mis entre les mains d’une somptueuse « créature », sortie tout droit d’un roman. Après, il m’a félicité et m’a demandé si tout s’était bien passé. Il était entouré d’un essaim de call-girls qui prenaient régulièrement de ses nouvelles. L’une d’elles, faute d’être informée de sa mort, demandé à lui parler, et tomba sur Madame Latté : « Non, Fritz n’est pas là, il est mort, et vous n’êtes qu’une pute! ». Ce dragon le surveillait tout le temps, y compris financièrement.

Q – LANG ÉTAIT-IL JOUEUR ?

A – Non.

Q – QUEL RAPPORT AVAIT-IL À L’ARGENT ?

A – Il avait disposé de moyens colossaux durant sa première carrière, mais une fois à Hollywood, il se montra incapable de discuter argent avec les producteurs. Il percevait des salaires de plus en plus dérisoires. Même avec Brauner, producteur du diptyque Indien, il ne sut pas négocier. Ce qui lui importait, plus que l’argent c’était de pouvoir réaliser le scénario tel qu’il l’avait conçu. À la limite, il aurait pu se contenter de tourner dans une chambre nue.

Q – LORSQUE JE REGARDE LES PHOTOS DE LANG ET THEA VON HARBOU DANS LEUR LUXUEUX APPARTEMENT BERLINOIS, JE N’ARRIVE PAS À ÉTABLIR LE LIEN ENTRE CE DANDY MONOLOCLÉ, LE RÉALISATEUR DE « M » ET « THE BIG HEAT »… IL ME SEMBLE PERCEVOIR UN GOUFFRE ENTRE CES PÉRIODES DE SA VIE…

A – Quand je l’ai connu, il souhaitait s’habiller à l’américaine. Par contre lorsqu’il se déplaçait en Europe, il se croyait obligé d’arborer ces costumes à rayures que plus personne ne portait.

Q – L’HOMME AVAIT-IL CHANGÉ AUTANT QUE SES PHOTOS LE SUGGÈRENT ?

A – Ceux qui l’ont connu à diverses périodes disent que ses rapports avec les acteurs n’avaient guère changé, qu’ils avaient toujours été autoritaires et d’une grande raideur, que renforçait son accent. Il avait ce même comportement directif avec presque le monde. Plus détendu avec les gens qu’il connaissait depuis longtemps, il laissait libre cours à son accent viennois.

Q – VOUS CITEZ À PLUSIEURS REPRISES SA PHRASE : « IL FAUT LAISSER DORMIR SES SOUVENIRS »…

A – Il tenait à oublier sa carrière allemande et sa vie avec Thea Von Harbou. Je suis sûr que ces souvenirs continuaient à le poursuivre, mais JAMAIS il n’a évoqué devant moi le nom de Thea.

Q – VOUS SUGGÉREZ, AVEC FORCE ARGUMENTS, QUE LE RAPPORT, TRÈS VIOLENT, DE LANG À THÉA VON HARBOU CONSTITUE L’OSSATURE DU TIGRE ET DU TOMBEAU.

A – C’est un vieux texte de Fereydoun Hoveyda, paru dans les Cahiers du Cinéma, qui m’avait mis sur la piste. En revoyant récemment le diptyque Indien, j’ai trouvé quantité d’indices et d’allusions qui appuient cette hypothèse en renvoyant au passé de Lang.

Q – « LE TOMBEAU D’UN GRAND AMOUR… »

A – Oui Il ne s’est jamais remis de la trahison de Théa, qui l’avait trompé avec un jeune Hindou. LE TOMBEAU fut l’occasion de transposer ce drame, en inversant ses données.

Q –COMMENT A-T-IL A VÉCU CET AUTRE TRAUMATISME QUE FUT le MACCARTHYSME ?

A – Il n’en fut pas affecté sur le plan professionnel. Il a été interrogé, mais ne fut pas inquiété. On ne retint rien contre lui, des témoins parlèrent en sa faveur, soulignant qu’il n’avait jamais eu d’engagement politique. Comment vécut-il cette période dramatique, je l’ignore car il n’en parlait pas.

Q – SANS ÊTRE UN FILM « POLITIQUE », THE BIG HEAT ÉVOQUE L’EXISTENCE DE LIENS ÉTROITS ENTRE MAFIA ET POLICE…

A – Tout ce qui tenait à la corruption, à la pègre, l’intéressait durablement. Lors de son retour en Allemagne, il suivait tous les faits-divers avec avidité. Il me reprochait de ne pas lire cette presse qu’il trouvait passionnante. Il lisait d’ailleurs tous les journaux, suivait la télé, s’intéressait à tout ce qui était moderne et tenait à partager ses curiosités et ses enthousiasmes.

Q – QUELLE ÉTAIT SON ORIENTATION POLITIQUE ?

A – Ni à droite ni à gauche, on serait en peine de le situer. Seule lui importait l’idée de Justice. Il était outré d’entendre que telle ou telle de ses fréquentations s’était mal comportée. Il fut effaré de voir les Cahiers du Cinéma consacrer un hommage à Leni Riefenstahl. Et quand quelque chose le bouleversait à ce point, il revenait dessus plusieurs jours de suite.

Q – SON RETOUR EN ALLEAMAGNE DÉÇUT BEAUCOUP, SAUF LES CINÉPHILES FRANÇAIS. COMMENT L’A-T-IL VÉCU ?

A – Assez mal. Pour commencer, certains journalistes allemands lui ont reproché d’avoir « déserté » son pays. Sa vision de l’Allemagne d’après-guerre était évidemment tout autre, le pays lui était devenu assez étranger. On aurait pu penser que la solitude qu’il avait ressentie à Hollywood se serait dissipée, mais une autre solitude s’y substitua.

Q – BRAUNER, PRODUCTEUR DU DIPTYQUE « INDIEN », L’A-T-IL TRAITÉ AVEC LES ÉGARDS QU’IL MÉRITAIT ?

A – Il a été très bien reçu par Brauner, mais il y eut des frottements incessants pendant le tournage du TIGRE et du TOMBEAU parce Lang demandait continuellement des rallonges. Il n’avait pas non plus les meilleurs rapports avec ses acteurs dont aucun n’était transporté à l’idée de tourner avec lui. Quand je leur ai demandé des témoignages pour le livre, j’ai reçu des réponses très précautionneuses. Le plus étonné de ses collaborateurs fut sans doute le scénariste. Il croyait que ce serait un travail de routine, mais Lang s’est montré très exigeant, le forçant à remettre sur l’ouvrage, ciselant chaque réplique. « Mais, écoutez, ce n’est qu’une bande dessinée », lui disait celui-ci. « Pas du tout ». Je ne pense pas que Walther Reyer et ses partenaires aient vraiment saisi le dessein Langien, ils ont simplement suivi ses indications. Il était très directif, répondait sèchement « Parce c’est comme ça » quand un comédien s’interrogeait sur telle ou telle indication.

Q – VOUS AVEZ CÔTOYÉ À PLUSIEURS REPRISES HOWARD VERNON, UN DES INTERPRÈTES DE DIABOLIQUE DR. MABUSE, QUI AVAIT GARDÉ DES RAPPORTS TRÈS AMICAUX AVEC LANG. VOUS A-T-IL ÉCLAIRÉ SUR SA DIRECTION D’ACTEURS ?

A – J’ai su que Lang s’était principalement entretenu avec Werner Peters et deux ou trois autres protagonistes du DIABOLIQUE DR. MABUSE. Pour les autres, il s’est contenté d’indications rigides qui demandaient à être suivies à la lettre sans que l’acteur n’en connaisse l’arrière-plan. Il n’a pas été plus explicatif avec Howard Vernon. Quand celui-ci l’a interrogé sur tel ou tel détail, Lang s’est contenté de lui « Tu fais comme ça ». Un peu frustrant…

Q – IL A EU APRÈS LE TIGRE ET MABUSE D’AUTRES PROJETS QUI N’ABOUTIRENT PAS.

A – Sa vue baissait. Il se faisait faire des injections d’une concoction mise au point par un certain Docteur Niehans, qui était censée rajeunir l’organisme. Il fondait certains espoirs sur ce traitement qui n’eut aucun résultat.

Q – CROYAIT-IL POSSIBLE DE PROLONGER SA CARRIÈRE ?

A – Je pense que ces quelques projets furent davantage qu’une diversion, un moyen de rencontrer de jeunes actrices, comme Hawks à la fin de sa vie. Mais Lang ne pouvait tout simplement plus tourner.

Q – COMMENT QUALIFIER SES ÉCHANGES AVEC VOUS ? AVEZ-VOUS PU INSTAURER UN RAPPORT DE CONFIANCE ?

A – Il était toujours sur ses gardes, soupçonneux, très fermé. Je pense que c’est un homme qui a toujours été très inquiet, hanté par la peur. Cela remontait peut-être à sa jeunesse viennoise, où une police secrète épiait les cabarets, rapportait les propos des artistes. Cela a dû le marquer en profondeur.

J’avais du mal à mener une discussion détendue avec lui. Il y avait toujours une tension sous-jacente. Pour l’anecdote : il avait mis à ma disposition des cigares et une réserve de whisky… mais vérifiait régulièrement ma consommation sur laquelle il me faisait des observations… Comment se sentir à l’aise dans ces conditions ?

Q – VOUS PORTEZ SUR LANG CE JUGEMENT DÉROUTANT: « SENTIMENTAL ET CANDIDE, LANG EST UN IDÉALISTE ».

A – Idéaliste, oui, dans le sens où il croyait en une société idéale, mais tout sauf incolore et inodore ; une société n’excluait pas le crime, la violence et les inspirations qui en procédaient.

Q – MAIS « SENTIMENTAL » ?

A – Je l’ai trouvé réellement affectueux et attentionné sur la fin de mon séjour. Il voulait savoir si j’étais en bonne santé. Cela partait d’une amitié vraie, semblable à celle qu’il avait aussi pour Howard Vernon. Il s’ouvrait ainsi, il se laissant aller à évoquer la terrible solitude (« Einsamkeit ») dont souffrait… dont il était grandement responsable.

Q – ÉTAIT-IL CROYANT ?

A – Non, il n’a jamais parlé de religion. Je crois que cela ne l’intéressait pas. Un texte qu’il écrivit vers la fin de vie pour titre « Le Juif errant ». Je ne connais aucune autre référence de cet ordre, et je ne sais à quel besoin elle répondait.

Q – L’UNIVERS LANGIEN EST PLACÉ SOUS LE SIGNE DE LA NÉCESSITÉ. LE MOINDRE DÉTAIL EST SIGNFIANT, ET ENTRAÎNE INÉVITABLEMENT UN EFFET. ÉLABORER UN TEL MONDE À L’ÉCRAN DEVAIT ÊTRE GRATIFIANT POUR LUI, ET ASSEZ RASSURANT.

A – Il a eu maille à partir avec des producteurs et des scénaristes américains en raison de son intransigeance ; il ne cédait rien qui touche à la création de son monde intérieur. Vers la fin de sa vie, je pense qu’il fut heureux de n’avoir fait aucune concession. Ce qui était sur l’écran lui appartenait en propre…

TOMBEAU6 - copie

Interview : Olivier Eyquem

 

Alfred Eibel : « Fritz Lang ou Le dernier bond du tigre », Klincsieck, 2017, 21 €

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Pierre Rissient : MISTER EVERYWHERE

Ce livre d’entretiens surprendra sans doute les jeunes cinéphiles qui n’auraient pas entendu parler de Pierre Rissient et ignoreraient les multiples activités que celui-ci mène depuis soixante ans. L’homme, cinémane infatigable, éminence grise et entremetteur prolixe, accessoirement scénariste et réalisateur, s’est démené sous toutes les latitudes pour la cause du 7ème art, a hanté tous les festivals, et connu tous ceux qu’il importe de fréquenter dans le monde du cinéma. Celui que son ami Clint Eastwood a surnommé « Mr. Everywhere » possède de multiples cordes à son arc, et tant de  visages qu’il a choisi… Robert Redford pour l’incarner en couverture.

C’est peut-être en commençant par l’attachant récit de ses années de jeunesse qu’on saisira le mieux sa personnalité. Le besoin de convaincre le lecteur n’ayant pas encore émergé en lui sous la forme impérieuse, catégorique, qu’il prit souvent, nous découvrons avec plaisir un lecteur omnivore, passionné de poésie, dont nous nous demandons finalement si ce n’est pas davantage en poète (frustré ?) qu’il a souvent appréhende le cinéma, plus sensible à ses fulgurances qu’à la rigueur de ses architectures scénaristiques, à la cohérence du jeu, etc. Un attachement fervent, mais jamais clairement défini à la « mise en scène » a constitué l’alpha et l’oméga du « macmahonisme ». Rissient fut la figure la plus active de cette mouvance (école, secte, chapelle ? je vous laisse le choix)dont l’influence serait restée infinitésimale sans son éloquente conviction. Plus que par des écrits ou un travail critique suivi et structuré, c’est par la parole que Rissient amena la critique française (ou plutôt parisienne) à s’intéresser à quantité de cinéastes que celle-ci sous-estimait ou méconnaissait. Les plus évidents furent Walsh, Preminger, Losey, le Lang américain. Le travail accompli à cette époque ne saurait être contesté. On l’apprécierait encore plus s’il ne s’accompagnait de rejets abrupts qu’il serait fastidieux de lister (Hitchcock et Welles sont deux exemples notoires du bêtisier macmahonien où l’on voit aussi ériger en chef-d’œuvre « Les Aventures d’Hojji Baba ».)

Devenu attaché de presse, Pierre Rissient accomplit avec Bertrand Tavernier un travail considérable qui ne devrait pas occulter celui, bien plus structuré et argumenté d’un Simon Mizrahi pour le cinéma italien, ou de Jean-Claude Missiaen. Aujourd’hui, l’information passe par d’autres canaux que la presse écrite, et la cinéphilie se nourrit ailleurs. Elle est plus dispersée, mais peut juger sur pièces, et s’en laisse moins aisément conter. Adieu, gourous d’antan un rien terroristes, adieu, chapelles  et batailles d’Hernani… Une page s’est tournée, et c’est avec un sourire indulgent que nous saluons cet âge héroïque dont Rissient demeure une figure clé. Nul ne peut blâmer celui qui s’attache  à faire aimer découvrir…

 

Olivier Eyquem

Pierre Rissient : MISTER EVERYWHERE. Entretiens avec Samuel Blumenfeld, avec la participation de Marc Bernard. Préfaces de Clint Eastwood et Bertrand Tavernier. Institut Lumière/Actes Sud, 2016, 23 €

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Olivier Minne : « LOUIS JOURDAN, le dernier french lover d’Hollywood »

inconnue4-copieLe titre a de quoi allécher les cinéphiles curieux de tout ce qui touche à Hollywood et un « âge d’or » qui se perd déjà dans les brumes. La longue carrière de Louis Jourdan renferme quatre titres marquants : « Le Procès Paradine » d’Alfred Hitchcock, « Lettre d’une inconnue » de Max Ophuls, Madame Bovary » et « Gigi » de Vincente Minnelli. Ces films, inégaux, tracent le portrait d’un charmeur distingué, nonchalant, qui se plaignait sans conviction d’être victime d’un physique trop avantageux, mais qui, sorti du « système », ne réussit pas davantage à s’affirmer, alignant paresseusement des rôles alimentaires qu’on peine à se remémorer.

On pouvait espérer de cette épaisse biographie (600 pages !)quelques révélations, voire une réévaluation, mais la moisson est des plus minces. À l’image de ces chefs qui épaississent la sauce pour masquer la médiocrité des ingrédients, Olivier Minne nous noie sous une masse de bavardages et de digressions « didactiques » superfétatoires. Cinq ans de fréquentation assidue d’un Jourdan reclus et fatigué (2010-2015) ne produisent qu’une trentaine de pages utiles (essentiellement sur « Le Procès Paradine », la personnalité de David O. Selznick, les répétitions orageuses de la pièce « The Immoralist », qui valut le Donaldson Award à l’acteur… mais virtuellement rien sur « Lettre d’une inconnue » unique chef-d’œuvre du comédien.)

Cette indigence est aggravée par une pléthore d’erreurs factuelles et de coquilles, engendrant une exaspération croissante chez le lecteur. C’est ainsi que « Seuls les Anges ont des Ailes » se voit successivement attribué à Howard Hawks et Frank Capra (p. 198), puis considéré, avec « La Dame du Vendredi » et « Le Port de l’Angoisse » comme une trois meilleures « screwball comedies » de son auteur (p. 368) ; que Minnelli perd un « n » à plusieurs reprises ; que la tristement célèbre Commission Hays devient Haynes (p. 454) ; que Frederick Loewe (de « My Fair Lady »)perd son « e » final (p. 455) ; que Jason Robards, Jr. deuxième époux de Lauren Bacall devient Bobards, Jr. ; que l’agent Irving « Swifty » Lazar hérite d’un « e » final comme celui qui selon la Bible se serait relevé ; que nom des les historiques studios de Borehamwood est écorché ; que Jack Palance bénéficie d’un « l » redoublé ; que la comédie musicale « On A Clear day You Can See Forever », correctement titrée une première fois, devient soudain « On a Clear Day View » ; que la Cannebière perd un « n » en cours de route…

Au chapitre des fabrications langagières, on découvre le « tries out » (pour try-out) et l’on apprend que « La Créature du Marais » de Wes Craven relève du « film d’anticipation/fantastique/has been » dont on peine à cerner la nature. Jourdan est aussi censé déclarer « Moi, je suis un character actor », c’est-à-dire un comédien à emploi unique, celui de l’amant », contresens patent puisque le propre du « character actor » (acteur de composition) est de pouvoir tenir une multitude d’emplois : flic, méchant, barman, épicier, etc.

La traîtresse langue de Shakespeare engendre enfin quelques énormités dont la plus savoureuse est sans conteste la traduction (p. 538) de « sweater girl » par LA FILLE QUI FAIT TRANSPIRER. Sur ce franc éclat de rire, amis du Septième Art, tirons l’échelle…

 

Olivier Eyquem

 

« Louis Jourdan – Le dernier french lover Hollwyood », Éditions Séguier, 2017, 22, 90 €

 

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MES ANNÉES AVEC JOSEPH LOSEY, de Patricia Losey

Patricia Losey a partagé la vie de Joseph Losey à partir d’EVA et jusqu’à son décès. Durant ces vingt-deux années, les vies privées et professionnelles du cinéaste et de sa compagne, épouse, assistante, traductrice et collaboratrice furent étroitement mêlées, et c’est de cette imbrication que le témoignage, souvent décousu, de Patricia tire son intérêt, charriant en son sillage quantité de faits « vécus », notés sans réel souci de synthèse. Le lecteur est appelé à ratisser large et à faire preuve patience pour ne pas laisser échapper les anecdotes et touches « d’ambiance » les plus intéressantes. Il découvrira ainsi sur le vif les tournages idylliques  d’ACCIDENT et THE SERVANT, les rencontres et les amitiés durables que la narratrice noua avec des hommes aussi précieux que Dirk Bogarde ou Harold Pinter, la fidélité de Jeanne Moreau, les caprices d’une Monica Vitti, les empoignades du couple Burton/Taylor… Tout en veillant scrupuleusement à préserver l’intimité de son couple, Patricia Losey livre bien des éléments éclairants sur la personnalité complexe et tourmentée du cinéaste. On croyait les pires années de combat closes avec la fin de la Liste Noire et l’adhésion naissante du public français puis international, mais on découvre que les tourments n’ont fait que se déplacer : escarmouches avec les producteurs d’EVA et MODESTY BLAISE, lutte vaine contre infamant certificat X de la censure britannique attribué à POUR L’EXEMPLE, efforts héroïques pour faire aboutir les projets PROUST et AU-DESSOUS DU VOLCAN. Les problèmes de santé récurrents, l’alcool omniprésent, les angoisses, les démêlés avec le Fisc, le spectre de nouveaux exils, des conflits jamais résolus avec sa mère font de la vie de Losey un champ de mines, et l’on admire d’autant plus  sa formidable énergie, sa rigueur intellectuelle, son aptitude à obtenir le meilleur d’un Gerry Fisher, d’un Harold Pinter et de certains labos, reconnaissants de se voir offrir l’occasion de se surpasser.

La stature posthume de Losey nous a fait oublier les incertitudes, les passages à vide critiques des années soixante et soixante-dix : EVA fut très mal reçu et abondamment coupé, l’admirable SERVANT fut, contre attente, tièdement accueilli, de même qu’ACCDENT et MONSIEUR KLEIN, qui figurent sans conteste parmi ses grandes réussites. DON GIOVANNI fut sauvagement éreinté à New York, etc. Patricia Losey consigne objectivement ces faits et nous rappelle à bon escient que rien n’est jamais gagné… ni perdu dans une vie d’artiste, aussi chaotique soit-elle.

Olivier Eyquem

N. B. Un mot pour regretter que le travail éditorial soit aussi relâché : traduction gauche, imprécisions, abondance de coquilles…

Éditions L’Age d’Homme, 2015, 512 pages, index, 22 €

 

 

 

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ÉCRITS DE CINÉMA, de Henri Langlois

Cet homme est une légende. Il le fut déjà de son vivant, et n’a rien perdu de son aura. On le célèbrera sans doute longtemps comme LE pionnier du sauvetage et de la conservation de films – de tous les films, insisterait-il, tout en sachant le caractère utopique d’un tel projet qui outrepassera à jamais les capacités d’une armée de conservateurs. Il fallait du courage, un drôle de culot, une passion teintée de foie douce pour concevoir cette entreprise sans appui institutionnel. Langlois fut l’un des premiers cinéphiles agissants, qui permit à Rohmer, Truffaut, Rivette, Godard… de faire leurs classes dans le sanctuaire originel de l’avenue de Messine. Rien qu’à ce titre, il peut être considéré comme l’un des parrains de la Nouvelle Vague.

Tout a été dit de cette aventure où se mêlent, non sans confusion, muséographie,  collectionnite aiguë, conservation et mise à disposition. Car Langlois, homme d’instincts et d’engouements foisonnants fut tout sauf ordonné. Ses collaborateurs, une fois mis en confiance, nous livrent à ce sujet quantité d’anecdotes navrantes et hilarantes. Le lecteur de ces « Écrits de cinéma » ne saurait s’en surprendre : de page en page, il découvre  un visionnaire éclectique, brouillon, exalté, grandiloquent, durablement (douloureusement?) partagé entre sa Turquie natale et la France, mais ayant élu comme vraie patrie la terre sans frontière que constitue le cinéma. « Je pense cinéma, dit-il, je vis cinéma, mon imagination est cinéma ». Ou encore « Par mon éducation, je suis absolument international. » Sa curiosité le pousse vers les étrangers, par une sympathie naturelle qui débouche sur une complicité intellectuelle immédiate. Sa découverte émerveillée de l’Amérique, et tout particulièrement de l’Amérique Noire, en est un signe parmi d’autres. Se sentir perpétuellement « chez soi » dans un ailleurs éternel n’est-il pas la meilleure définition de la cinéphilie absolue, soif inextinguible d’images qui fait de chaque écran une fenêtre sur l’infini? « Le cinéma est cette force qui vous arrache à la banalité, ce songe qu’on fait tout éveillé, cette boite à rêver qui est le plus puissant plaisir de l’imagination. »

Cet homme fut un incorrigible glouton, porté par un enthousiasme échevelé qui défiait toute rationalité critique (il anticipait avec horreur l’avènement des écoles de cinéma et se méfiait aussi des « professionnels de la profession ») En transe après une vision du (médiocre) « Song of Songs » Rouben Mamoulian, il submerge son lecteur d’effusions solipsistes, sans trop se soucier de ce qu’il en restera. Il aligne des jugements péremptoires, dénonce à n’en plus finir la parlant qui l’arrache aux voluptés du muet. Bien plus tard, il dira préférer le doublage au sous-titrage… mais programmera avec désinvolture des copies mutilées à double sous-titrage franco-arabe, sorties d’on ne sait quelle caverne d’Ali Baba libanaise. Passons, charitablement, sur les documents uniques prêtés par de grands cinéastes, qui ne revirent point le jour…

Mais trêve de sarcasmes pinailleurs : l’homme, avec tous ses défauts, continue de fasciner par sa fructueuse « folie ». Comment lui reprocher sa lutte contre l’oubli de maints trésors, comment ne pas faire écho à ce cri d’alarme toujours actuel : « Nous sommes en train de vivre, jour après jour, l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie… Jamais le danger de destruction des films n’a été plus grand. » C’était bien des années avant que la pellicule  ne soit dévorée par le numérique, avant que les salles ferment par milliers pour devenir des parkings et des supermarchés… Alors, vive le Langlois visionnaire, et pour le reste « He was some kind of a man ».

Olivier Eyquem

Henri Langlois « Écrits ce Cinéma » La Cinémathèque Française/Flammarion, 2014. 866 pages, index des films et des noms

32 €

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UN DIABLE D’HOMME, PROBABLEMENT (à propos de « JEUNE FILLE » d’Anne Wiazemsky)

C’est un nouveau récit d’apprentissage que nous livre ici Anne Wiazemsky. L’histoire d’une mutation, chevillée à une réflexion adulte sur les rapports de pouvoir et de séduction mutuelle que la réalisation d’un film fait surgir entre un metteur en scène et son actrice.
Avant de présenter Anne à Robert Bresson, son amie Florence Delay (la Jeanne du « Procès de Jeanne d’Arc ») lui a fait une confidence qui a tout l’air d’un encouragement, voire d’une prescription : « Il va t’aimer, tu seras heureuse. » N’est-il pas étrange de décrire ainsi un « simple » tournage à la virginale débutante de dix-sept qu’est Anne Wiazemsky? Mais rien ne sera simple en l’occurrence, et l’aventure (artistique, amoureuse ?) d’AU HASARD BALTHAZAR sous la houlette de Bresson s’annonce d’emblée exaltante et mouvementée. R. B. accroît le trouble d’Anne en adoptant tout de suite le ton d’un soupirant jaloux, alors même qu’il ne semble pas fixé sur le choix de son héroïne. Une première lecture à deux voix rassure la jeune fille sur son potentiel : « Nos respirations s’étaient vite accordées », dit-elle avec une feinte innocence, comme s’il ne s’agissait que d’exercices. Comblé par ce premier rendez-vous, Bresson lui remet le scénario de BATHAZAR (quel meilleur signe de confiance espérer à ce stade ?), et lui demande de revenir sans Florence, trop au fait de ses procédés.
Vient alors le premier essai caméra, épreuve intimidante qui vit trébucher des milliers de comédiens. Anne se place sans effort dans la lumière de Ghislan Cloquet, nounours attendri qui la protègera tout au long du film. Il lui suffit alors de suivre la voix de Robert Bresson, cette voix blanche qu’il exige d’elle : « Je devais m’en remettre à lui, accepter de m’abandonner ».
C’est alors que se dresse un obstacle imprévu. R. B. doit obtenir l’aval de François Mauriac, tuteur d’Anna, pour l’engager ; or, Claude, fils de l’écrivain, choisi pour transmettre le script, a réservé au cinéaste un accueil qu’il juge glacial. S’ensuit un stupéfiant coup de fil où un Bresson bouleversé, au comble de l’angoisse, déclare Anne « indispensable » à son projet. On imagine l’impact de cette « déclaration » dont on hésite à démêler la part de calcul et de manipulation. La « crise » se dénoue lorsque Mauriac donne de bon cœur sa bénédiction à Anne, comme il le fera un peu plus tard de l’entrée en scène de Godard. (Cf. « Une année studieuse »)
Florence, l’entremetteuse, se retire du jeu, non sans avoir distillé un puissant philtre d’amour : « Tu devras toujours lui obéir, apprendre la docilité, le don de soi. » C’est à peu de choses près ce qu’O s’entend dire au début de son Histoire ; Bresson en Sir Stephen ? On le croirait volontiers tant il met d’empressement à enfermer Anne en son domaine, à l’éloigner de ses amis (« Ne me parlez plus de ces gens qui me semblent bien ordinaires »). Ravie de passer entre les mains du grand coiffeur Alexandre, la débutante s’amuse comme une petite fille d’essayer, sous le regard effaré des vendeuses de la Samaritaine, les tenues rustiques et malséantes qu’impose son rôle. C’est que tout la surprend et lui plait dans cette aventure : « Je l’écoutais, disponible, séduite. » L’est-elle encore lorsqu’il lui prend la main durant une projection, la caresse, effleure sa joue, la sépare du reste de l’équipe, la fait coucher dans la chambre voisine, énonce sur le ton de l’évidence « Pendant le tournage, je vous veux tous les jours avec moi. » Les soirs aussi, dirait-on, puisqu’il l’escorte rituellement à travers le parc, profitant de la tombée de la nuit pour tenter de lui arracher un baiser, qu’elle lui refuse sans se laisser fléchir par ses plaintes (« Soyez gentille avec moi ». Ces timides assauts la mettent mal à l’aise, peur, honte, attirance se mêlant à un désir qu’elle ne sait identifier. Craignait de perdre pied, elle décide d’allumer un contre-feu : un amant, voilà ce qu’il lui faut pour résister aux avances de l’homme Bresson tout en se soumettant aux moindres demandes du metteur en scène. C’est ainsi qu’en toute discrétion, elle vit, à Paris, sa première nuit d’amour qui l’arrache un temps à l’inquiétante emprise du barbon (« Je comprenais qu’il avait perdu le pouvoir de me troubler ») et lui permet de le repousser avec assez de fermeté : c’est lui qui baissera les yeux…
Anne Wiazemsky relate avec une fraîcheur irrésistible cette riposte qui lui fait marquer une victoire, à défaut de gagner la « guerre » que continue d’être le tournage. R. B. dispose, en effet, d’atouts bien plus persuasifs que ceux de la novice, pieds et poings liée à celui qui aura toujours le dernier mot, fût-ce par des ruses éhontées. Les déclarations les plus tendres (« Votre peau est si douce », les soupirs (« Vous êtes méchante ! ») alternent avec des brimades dont elle perçoit sans mal le sens. Sur le plateau, R. B. loue son travail pour mieux rabaisser certains de ses partenaires (dont Pierre Klosswoski), taxés d’incompétence. Le viol, une des scènes des plus astreignantes, devient une épreuve de force. Après avoir tout donné dès la première prise, Anne est obligée d’en faire sept, jusqu’à ce que Cloquet expose et accuse Bresson de sadisme. Le réalisateur, haï d’une bonne partie de l’équipe, n’est pas au bout de peine, car l’Âne Balthazar n’en fait qu’à sa tête (« Il n’écoute jamais ce que je lui dis », geint R. B., insensible au grotesque du propos.) Une scène de gifle dévoile un sous-texte plus obscur. Bresson a, bien sûr, demandé que la claque administrée par « François » – un des « mauvais garçons » de l’histoire – soit feinte. Celle qu’Anne reçoit, la laisse groggy. Bresson se désole, patelin : « Ce n’est pas bien, François, pas bien du tout », mais quelques instants plus tard, Anne et Cloquet le surprennent en train de féliciter discrètement le « maladroit »…
Pourtant, comment résister à la gentillesse de l’équipe, à la magie sans pareilles des tournages de nuit, au charme de Bresson, à la sincérité de ses déclarations, à la ferveur de ses caresses, désamorcées par l’intime et discrète métamorphose de la jeune fille. Des années plus tard, la femme adulte pourra ainsi écrire : « Je savais que personne ne m’avait jamais regardée avec autant d’amour ». En fin de tournage, Bresson obtiendra d’elle qu’elle reste à ses côtés, cette fois sans malice, ni ruse, ni chantage.
ELLE : « J’ai été si heureuse auprès de vous .»
LUI : « Moi aussi, votre jeunesse m’a rendu jeune. »

Olivier Eyquem

 

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