Alfred Eibel : Souvenirs des quatre coins du monde (1ère partie)

Je me souviens d’une femme tondue à la Libération tenant une boutique à journaux à Divonne-les-Bains recommandant aux garçons de passage de lire sans tarder « J’irai cracher sur vos tombes », ce qui ne l’empêchait pas d’attirer les garçons dans son arrière boutique.

Je me souviens avoir mangé du poulpe à Spetsai en août 7O à la terrasse d’une trattoria en compagnie de Michel Déon et des invités ; l’un d’eux se plaignant que le poulpe avait un goût de caoutchouc, Déon répondant : « Moi j’aime le caoutchouc ».

Je me souviens dans les années 60 avoir accompagné un ami en voiture pour Bar-le-Duc sur une route verglacée et, à la suite de plusieurs tonneaux, m’être retrouvé dans la nature avec cet ami en pleine nuit, constatant qu’une vague lueur brillait sur la voiture renversée, constatant à notre grande surprise qu’il s’agissait de notre provision d’oranges.

Je me souviens avoir ressenti de l’effroi, impression qui m’a longtemps poursuivi –  j’avais alors douze ans -, après avoir vu dans un cinéma de Bruxelles « Uncle Silas », avec Jean Simmons, Derick de Marney et Katina Paxinou.

Je me souviens d’un livre à succès portant le titre « Madame Solario », signé Madame Solario,  au grand désespoir d’un client exaspéré qui s’en prit au vendeur, exigeant de lui qu’il lui révèle le véritable nom de l’auteur.

Je me souviens de Fritz Lang en séjour à Paris au Plaza-Athénée en compagnie de Howard Vernon subissant plusieurs d’affilée les interrogations répétées, obsessionnelles de Lang, nous sommant de lui en dire toujours plus sur la vie privée d’Elsa Martinelli, dont nous étions ignorants.

Je me souviens d’un vieux monsieur propriétaire de plusieurs appartements à Paris, de son désespoir, quand son fils déclarait alors qu’il venait d’obtenir un diplôme prestigieux d’une université, qu’il refusait de travailler, ayant décidé de vivre de ses rentes avec la ferme intention d’aller au moins trois fois par jour au cinéma, avec l’éventualité au bout de dix ou quinze ans, de publier un dictionnaires sur les films vus.

Je me souviens d’un ami qui venait de prêter une somme rondelette à une jeune et charmante camerounaise avec qui il comptait se marier ; elle, rentrant au pays sans plus donner de ses nouvelles, lui, égaré, lui adressant chaque semaine un télégramme ainsi libellé : ton Marc t’attend.

Je me souviens être entre à Londres en 1957 dans un grand magasin de vêtements pour acheter une veste en Harry’s tweed, être tombé sur un vendeur obstiné qui me faisait systématiquement essayer des vestes aux manches trop courtes, m’affirmant qu’ainsi on verrait mes boutons de manchettes.

Je me souviens d’un dîner en compagnie de Fritz Lang à l’Atelier de Maître Albert, observant un jeune couple, lui bavard et démonstratif, elle paraissant subjuguée, ce qui fit dire à Lang que l’homme proférait mensonge après mensonge.

Je me souviens dans un patelin de Suisse romande avoir entendu de la bouche d’une dame âgée assez prude déclarer à propos de celle qu’on avait surnommé La Belle Otero, clouée au lit à la suite d’une mystérieuse maladie, que « Tous les hommes du village lui sont passés sur le corps sauf le tram de Neuchâtel ».

Je me souviens avoir reçu à mon domicile Jacques de Bourbon-Busset avec lequel je devais déjeuner au Bistrot 121, me donner le signal du départ en lançant : « Je vais rejoindre la lionne », qui n’était autre que sa femme.

Je me souviens de Maître René Floriot à Genève lors du procès Jaccoud descendant majestueusement les escaliers du palais de justice flanqué de deux superbes créatures, l’une à sa gauche, l’autre à sa droite.

Je me souviens d’un passage du Journal de Valery Larbaud relatant son séjour à Genève dans les années 20, sa découverte de la Corraterie, une merveilleuse papeterie que trente ans après je retrouve toujours aussi merveilleuse présentant des papiers à lettres d’une très grande qualité.

(à suivre)

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