Le tendre souvenir du chocolat chaud

Claire Garsault : Petit-déjeuner chez Madeleine

Un myosotis qui trône sur la petite table en bois verni du café où vous êtes entré pour échapper au froid,  l’odeur si particulière  du chocolat chaud que touille votre jeune voisine tout en soufflant dessus, et vous voilà retourné au temps de votre propre enfance.

C’était pendant les vacances de Pâques, celles que l’on nomme maintenant vacances de Printemps. Les deux ainés sont confiés quelques jours à la grand-mère de Dijon.

Même si la vie, dans le petit appartement situé au dernier étage d’un ancien hôtel particulier du 18ème,  leur parait un peu spartiate, comme devoir parcourir deux appartements pour faire leurs  besoins, comme utiliser une cuvette d’eau chauffée sur le coin du poêle à charbon  pour faire la toilette, comme s’habiller rapidement le matin car la chambre n’est pas chauffée, comme assister, médusés, au frisage au fer, chauffé dans la porte du four de la cuisinière à bois , des maigres cheveux blancs de leur grand-mère, comme devoir descendre les  trois étages, parcourus sur les deux premiers par un escalier massif tout en marbre blanc, pour aller chercher à la cave les « pavés » de charbon qui permettront à la « cuisine magique » de grand-mère de prendre toute sa saveur… Ils aimaient assister au rituel du remplissage de la cuisinière ; avec un crochet, elle retirait un à un les ronds de différents diamètres jusqu’au moment où la largeur du trou permettait à la « buche » d’alimenter le feu.

Pour rien au monde ils n’auraient échangé ce séjour auprès de mémé et pépé ; ils leur arrivaient même de se battre pour savoir qui y passerait les grandes vacances.

Le printemps faisait entrer ses premiers doux rayons par la fenêtre de la cuisine ouverte sur le pot de myosotis et, donnant sur un jardin laissé à l’abandon, où les enfants de l’immeuble se retrouvaient pour faire des parties de cache-cache ou une guerre cow-boys – indiens ou jouer à la marchande avec tous les trésors que ce bout de terrain recélait. Assis à la table de bois, recouverte d’une nappe plastifiée qui avait subi déjà bien des assauts, le bol de porcelaine blanche devant chacun d’eux, Grand-mère versait délicatement le précieux nectar chocolaté qu’elle avait préparé dans les règles de l’art : les minuscules morceaux de chocolats cassés d’une main experte armée du rouleau à pâtisserie  et réservés dans un torchon, étaient plongés doucement dans une casserole, remplie de lait tiède, noircie par les années. L’odeur du chocolat envahissait la pièce à chaque tour de fourchette.

« Attendez les enfants, ne vous brûlez pas » nous disait-elle pendant que nous tournions notre petite cuillère le nez au dessus du bol. Le rituel continuait par les tout petits morceaux de pain qu’elle découpait au couteau à même la miche qui ensuite étaient enduits de beurre. Chaque morceau était identique, chaque morceau avait sa même quantité de beurre, il ne fallait pas faire de jaloux.

Chacun des convives comptabilisait le nombre de « petits bateaux » remis à l’autre. Dans ces moments là, il n’y avait aucune pitié, il n’était pas question que l’ennemi en ait plus.

Mais il y a un art d’être grand-mère et jamais elle n’avantagea un des ses protagonistes.

Le moment tant attendu de déposer délicatement chaque morceau de pain dans le breuvage encore chaud était enfin arrivé. Mais il fallait, avant, déposer sur le bord de l’assiette réceptacle des radeaux beurrés la peau qui s’était formée pendant l’attente. Armé de la petite cuillère, il fallait réussir à retirer toute la peau d’un seul coup, sans une moue de vif dégoût.  La tâche n’était pas aussi évidente, il arrivait souvent qu’elle se brise en de multiples squames… il n’était plus question de déjeuner, pas si on devait avoir dans la bouche cette chose gluante qui provoquait un haut le cœur. Alors avec une patience infinie, la grand-mère passait l’onctueux breuvage à travers une passoire.

Le petit déjeuner pouvait commencer.

La douceur du pain beurré trempé, voire détrempé, dans une mer de chocolat chaud entourée par l’amour d’une grand-mère  est le meilleur des petits déjeuners.

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