JOHNNY GUITAR : un Saloon nommé Mémoire

Olivier Eyquem : « Quand le décor devient souvenir, et le souvenir prison. »

 

JOHNNY GUITAR est le chant d’un amour en quête d’assouvissement, l’histoire d’un couple désuni/réuni, ballotté entre présent et passé, amour, rancœur et dépit. C’est dans un entre-deux passionnel, sur fond de violences, entre un saloon bunker, une ville hostile et une nature salvatrice que se jouent les destinées de Johnny Logan (Sterling Hayden) et Vienna (Joan Crawford), jusqu’à la double et purifiante traversée des eaux qui assurera leur délivrance.


Le Saloon occupe dans le dispositif de JOHNNY GUITAR une place centrale dès le début de l’action. Après les bruyantes explosions du prologue et un hold-up de diligence observé du haut d’une falaise par un Johnny étrangement absent, il émerge d’un nuage de poussière rougeâtre, avec son imposant fronton orné du nom de la maîtresse des lieux, tracé en lettres géantes, comme sur une toile peinte. Quoi de plus théâtral que ce décor stylisé, trompe-l’œil surdimensionné surgi dans la tempête ? Fans de westerns « réalistes », évitez ce « Vienna’s », passez votre chemin, ce film n’est pas pour vous.

L’artificialité s’accentue de quelques degrés avec l’entrée en scène de Johnny. L’intérieur du saloon – qu’on dit inspiré des créations de Frank Lloyd Wright -, est creusé à même la falaise, taillé à grands coups de pics dans la roche. La nature à l’état brut, tout en aspérités, s’y marie audacieusement à une architecture dépouillée, très virile, à l’image de cette Vienna phallique et glacée qui domine dédaigneusement du haut du premier étage son personnel autant que ses visiteurs.



Autre écart par rapport aux traditions du genre, le lieu apparaît ostensiblement vide, à l’exception de ses trois « gardiens » : deux croupiers hiératiques, dont l’un met aussitôt en branle la roulette à la vue de Johnny, et un barman, tout aussi rigide et maussade, qui semble l’attendre de toute éternité. Nous découvrirons plus tard le cuistot, Old Tom (John Carradine), disert et innocent, tout émerveillé de travailler à son âge pour une femme. Jusque dans son recoin, la domination de Vienna se fera sentir, tant sur « ses » hommes, tenus d’une poigne de fer, que sur ce monde de pierre et de bois massif, conçu comme un fort mais qui ne tarde pas à révéler sa fragilité.

Tout ce qui pénètre dans l’enceinte du « Vienna’s » constitue en effet pour celle-ci une menace et un danger. En premier lieu, la milice des « honnêtes gens » de la ville, conduite par McIvers (Ward Bond) et la rivale de Vienna, Emma Small (Mercedes McCambridge) ; en second, la bande du Dancin’ Kid (Scott Brady), toujours prête à en découdre avec les représentants de Loi.

Les miliciens font corps et se déploient le plus souvent en formations triangulaires (un sommet pointé tel un coin vers la caméra accentuant leur capacité de pénétration et leur potentiel d’agressivité). Cette masse indécise échappe à l’autorité du brave shérif Lonergan (Frank Ferguson). Elle réagit principalement aux injonctions hystériques d’Emma, inspirées par son intense jalousie lesbienne à l’égard de Vienna et ses désirs refoulés pour le Dancin’ Kid.

De l’autre côté de la fragile barrière de l’Ordre et de la Loi, le Dancin’ Kid est pour Vienna moins un amant qu’un « boytoy », dont elle s’amuse ouvertement. Ce Kid instable, immature porté à la forfanterie et à la provocation gratuite, est l’homologue western des délinquants juvéniles et éternels mauvais garçons qu’on trouve dans plusieurs films de Nicholas Ray, des AMANTS DE LA NUIT à PARTY GIRL, en passant par LES RUELLES DU MALHEUR et LA FUREUR DE VIVRE. Une brute épaisse : Bart Lonergan (Ernest Borgnine), un acolyte souffreteux, Corey (Royal Dano), qui ne fera pas long feu, et un « protégé » équivoque, le très jeune Turkey (Ben Cooper), complètent cette bande malchanceuse et peu reluisante. C’est Turkey, en voulant briller aux yeux de Vienna, qui fera jaillir d’un coup la violence trop longtemps contenue de Johnny. Pour avoir voulu bêtement dégainer, il se verra brutalement désarmé/dévirilisé par l’ancien tueur, dans une scène au symbolisme sexuel transparent.

 


 

 

 

L’imperturbable Johnny à la stature de colosse, paraît d’une autre trempe que ces moitiés d’hommes qui peinent à sortir de l’adolescence, mais il garde, lui aussi, une part d’enfance, de légèreté, baladin, poète, errant, qui croit pouvoir rester éternellement en marge des conflits (« I’m a stranger here myself »). Il est à ce titre le principal objet de la convoitise de Vienna, qu’il lui faut reconquérir en priorité pour asseoir pleinement son autorité sur la région.

Le vrai danger, le vrai drame se situent donc ici. L’enjeu décisif, pour Vienna, est moins la prise de contrôle d’une ville en devenir que le partage du pouvoir avec cet homme qu’elle aima et vit s’enfuir cinq ans plus tôt. Le poids du temps, et plus encore le poids du réel, la pesanteur de ce décor caverneux, bien trop grand pour une femme seule, tout cela fait frein à cette reconquête. Dans une scène nocturne admirablement dialoguée, les deux amants se déchirent, et tandis que Vienna revendique ses pitoyables compromissions, expliquant que « chacune des poutres, chaque clou, chaque pierre » de son saloon s’est payée d’une coucherie, Johnny masochistement lui demande de répéter qu’elle l’aime, qu’elle l’a toujours aimé. La musique plaintive de Victor Young fait un écho tragique à cet échange entre un homme et une femme qui n’ont sans doute jamais été plus proches et plus éloignés l’un de l’autre, séparés qu’ils sont par des années d’incompréhension et d’amertume. Le décor, monumentale prison de pierre, devient alors l’incarnation d’une mémoire si envahissante qu’elle ne peut être portée même à deux. Le salut est à trouver ailleurs

Ci-dessous le dialogue Johnny/Vienna :

Johnny : « Dis-moi quelque chose de gentil. »

Vienna : « Mais que veux-tu que je te dise? »

Johnny : « Dis-moi un mensonge. Dis-moi que toutes ces années, tu m’as attendu. Dis-le moi. »

Vienna : « Toutes ces années, je t’ai attendu. »

Johnny : « Si je n’étais jamais revenu, tu serais morte. »

Vienna : « Si tu n’étais jamais revenu, je serais morte. »

Johnny : « Pas une seconde tu n’as cessé de m’aimer. »

Vienna : « Pas une seconde je n’ai cessé de t’aimer. »

Johnny : « Je te remercie. »

Vienna laisse éclater sa rage, et force Johnny à entendre le récit de son « ascension » : « Tu vas m’écouter jusqu’au bout, tu n’arriveras pas à me faire taire. »

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