Trois souvenirs d’enfance

Ma mémoire est sélective, autant dire oublieuse à l’extrême. Je fais rarement l’effort de graver dans ma tête les dates qui pourraient se révéler porteuses de sens, je ne cherche pas à mémoriser les événements personnels, tristes ou joyeux, dont on est censé transmettre le souvenir.

Je sais que le temps transforme tout, qu’il lisse le réel et en ôte les aspérités, qu’il réordonne sournoisement les « choses de la vie » les plus fortuites pour leur trouver une raison et une cohérence interne.

Pourtant, il est certains souvenirs qui ne trompent pas. Des plus anciens aux plus récents, ils sont liés à des sensations si fortes, si profondes, qu’ils font partie de notre histoire intime et ne peuvent en être séparés. Mes plus récents souvenirs de ma mère, Eva, juste avant qu’elle ne trouve refuge dans une « autre » dimension dont elle ne pouvait revenir, sont limpides, mais je ne les ai pas vécus comme les dernières occurrences d’un dialogue noué il y a plus de soixante ans et miraculeusement préservé. Il fallait agir au plus vite, tenter de savoir si la dernière de ses quatre chutes de l’été/automne 2009 avait provoqué des lésions. J’ai trouvé, après une matinée pleine de bruit et de fureur, ma mère parfaitement sereine et lucide, et prête à ces examens, alors même qu’elle m’avait dit plus tôt s’opposer « fermement » à tout retour à l’hôpital. Les souvenirs que je garde de mes quatre visites ultérieures à son chevet sont trop poignants pour être évoqué « à froid ». Il le faudra pourtant, un jour que je sens désormais proche, si je ne veux pas que la dernière arche de cette longue vie reste suspendue dans le vide.

Mais, par un virage à 180°, c’est vers le plus lointain passé que je veux maintenant me tourner, vers ces trois éblouissants souvenirs d’enfance vécus grâce à elle, partagés avec elle. Ces moments n’ont rien d’exceptionnel en soi, chacun en a connu de semblables. Il se trouve seulement qu’ils m’appartiennent, et qu’ils ont marqué pour moi autant de seuils décisifs.

Premier souvenir

Impossible de le situer dans le temps, mais c’est assurément le tout premier. J’étais à l’évidence très jeune, et tout juste capable de tenir sur mes jambes. Nous sommes dans une ferme de Touleron, près de Listrac (Médoc), où mon père a des cousins. Eva me soulève à bout de bras et me fait passer par la fenêtre de la chambre pour que je puisse profiter du soleil matinal. Sensation grisante. J’ai l’impression de m’envoler… En l’espace d’une seconde, j’ai été arraché à cette petite chambre rustique, sombre, perpétuellement fraîche et humide et me suis retrouvé au grand air, baigné de chaleur et de lumière. Je vis cela comme une deuxième naissance. Eva vient, en toute innocence, de me donner ma première « leçon », centrale dans son enseignement : apprendre à percevoir, savourer, distinguer, et plus tard, nommer les CONTRASTES. Est-ce pour cela que je m’efforce, aujourd’hui encore, d’analyser toute proposition, toute situation, sous DEUX angles opposés ? Il serait bien risqué de l’affirmer. Mais que ce serait-il passé si j’étais resté ce matin-là à l’intérieur de la chambre ? Si Eva n’avait pas toujours préféré le soleil à l’ombre, et perçu l’ombre à la lumière du soleil ?

Cette première expérience sensorielle et cognitive faillit avoir de sérieuses conséquences. Elle avait été si plaisante que, sitôt capable de marcher, je « m’enfuis » de la ferme pour suivre un troupeau de moutons. On me chercha pendant des heures, on me crut perdu, on se lamenta… Des années plus tard, la famille se souviendrait encore de ce glorieux épisode, et ne manquerait pas de me le rappeler. Je resterai le bambin qui suivit un jour les moutons…

Deuxième souvenir

Du mouton au loup, il n’y a qu’un pas. La transition est donc toute trouvée pour narrer un deuxième souvenir, qui date probablement de ma cinquième année. Nous sommes à Paris, dans ce grand appartement de l’avenue Félix Faure, encore vétuste, qui va au fil des ans revêtir une physionomie de plus en plus moderne et lumineuse. Eva et moi sommes à l’entrée de la cave et nous apprêtons à y descendre lorsque surgit la quincaillière, Madame Martin : « Alors, Olivier, tu n’as pas peur du loup ? » Ma mère l’envoie sèchement promener : « Le loup, ça n’existe pas, il n’y a pas de loup à la cave ». Elle m’apprend du même coup : a) à ne pas frémir des spectres que l’humain invente dans le double but de s’entraver et, plus vicieusement, de troubler et dominer les faibles, b) à ne pas croire aveuglément les adultes…

Troisième souvenir

Il se situe à la même époque, et est encore plus décisif. J’y vois la plus précieuse de cette série de « révélations » enfantines et la plus riche d’avenir. Chaque soir, Eva me lit une histoire avant que je m’endorme (mais non pour m’endormir). Elle me montre les mots sur le livre, me fait déchiffrer les lettres, articuler les syllabes. Ce soir-là, je pressens qu’un événement inouï est sur le point d’arriver pendant mon sommeil. Le lendemain matin, juste avant qu’elle ne m’apporte le petit-déjeuner au lit, je reprends le livre, et ça y est, je lis tout seul ma première phrase. J’en pleure de joie, je viens d’ouvrir une porte qui ne se refermera jamais.

O. E.

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