L’amour de l’expresso

Olivier Eyquem : « Le jour où ma mère inventa… Nespresso »

 

 

 

 

 

 

Je vais révéler un détail de la vie de ma mère que peu de gens connaissent : Eva a inventé Nespresso.

Presque…

Quelques précisions s’imposent après cette audacieuse assertion, sous peine d’être taxé d’affabulation.

Eva a eu des rapports tendus et conflictuels avec toutes sortes de machines. Elle n’aimait pas vraiment le téléphone, et avait renoncé à se servir du répondeur, laissant à d’autres le soin de gérer les messages qu’elle négligeait d’écouter. La photocopieuse et, bien sûr, l’ordinateur lui étaient étrangers. Qu’on puisse faxer un texte sans qu’il ne s’autodétruise sur le champ et ne soit avalé tout cru par la ligne téléphonique relevait pour elle de la magie. La machine à laver le linge ne l’inspirant pas davantage, elle avait renoncé à s’en servir, alors que les plaques de cuisson vitrocéramiques lui plaisaient – sans doute par la parfaite harmonie de leur toucher, de leur design et de leur noir profond.

Cela constituait au moins UN lien avec la technologie moderne.

Jusqu’au jour béni où Nespresso fit son entrée à la maison…

Les premières machines de la marque laissaient à désirer sur tous les plans. Massives et anguleuses, elles avaient un aspect rébarbatif et présentaient de multiples défauts mécaniques : pression insuffisante, difficultés de serrage, etc. Autant d’imperfections qui seraient rapidement corrigées.

Mais Eva n’attendit pas la sortie des modèles de deuxième génération. Elle s’éprit aussitôt de « sa » machine Nespresso, et noua avec elle une complicité aussi étroite que si elle l’avait inventée et en était la seule propriétaire au monde.

Le « petit Nespresso » devint aussitôt pour elle un rite quotidien incontournable et une assurance de bonne et joyeuse humeur. Le matin, la seule attente de la première tasse suffisait à la mettre en éveil. Sitôt la lumière allumée et l’heure vérifiée, elle savait que son petit-déjeuner ne tarderait pas à lui être apporté sur un plateau. Il y aurait, inévitablement, le fameux breuvage coiffé d’un petit panache d’écume, suivi d’un café au lait léger, accompagné de deux tranches de pain noir. L’après-midi, après la sieste, était marqué et égayé par la deuxième tasse du jour, prise à la cuisine ou – luxe incomparable! – apportée une fois encore au lit.

Eva tenait à ce que ce plaisir gustatif soit partagé. À Verderonne, le mardi et le jeudi matin, la fidèle Madame Mesnard devait, sitôt arrivée, déguster la tasse mise de côté pour elle dès le soir avec un morceau de sucre et une petite cuillère. Même dans un état de grande fatigue, Eva n’oubliait jamais ce geste où se concentraient l’estime et l’amitié qu’elle portait à cette personne si précieuse qui avait fait partie de notre petit cercle dès le milieu des années 1980.

Le jour des obsèques de ma mère, Madame Mesnard, son mari et leur fille Nathalie furent les trois seules personnes qui nous accompagnèrent à Beauvais pour l’incinération. J’avais réservé à chacun une capsule. Ce serait le dernier Nespresso que nous partagerions avant longtemps en souvenir d’Eva. Lorsqu’un être aimé disparaît, son souvenir subsiste parfois dans des objets ou des habitudes d’une grande banalité, auxquels la mort donne une singulière et émouvante résonance.

Nespresso restera donc à jamais la propriété d’Eva. Elle ne l’avait peut-être pas inventé, mais elle aurait pu…

 

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