LA RÉPARATION, de Colombe Schneck

Que pourrions-nous offrir de mieux à nos morts? Nos propres souvenirs, notre amour posthume? Mieux encore, peut-être : une vigilance renouvelée, jointe au désir  obstiné de savoir le pourquoi et le comment des « jours de leur mort ». Lorsqu’il s’agit d’une très jeune victime de la barbarie nazie, l’exercice est doublement nécessaire, et le cheminement mémoriel semé d’embûches et d’incertitudes. Car que savons-nous, objectivement, de celle à qui tout avenir fut précocement ravi. À celle qui demeurera à jamais un être en devenir, quelle juste « réparation »  offrir, quelque soixante-dix ans après les faits?

Colombe Schneck creuse depuis quelques années un sillon qui se révèle plus riche à chacun de ses livres. L’émotion, distillée avec une pudeur extrême s’attache  ici, douloureusement, à des plaies familiales que la mémoire serait heureuse de ne pas raviver. Les tentations, pour une femme de son âge, ne manquent pas qui l’inciteraient à se détourner de telles épreuves, mais on ne choisit pas ses souvenirs, et encore moins ceux qui surgissent au cœur de la nuit.

C’est une incitation maternelle, captée sur l’instant d’une oreille distraite, qui déclenchera le long processus aboutissant à ce beau livre. En donnant à sa nouvelle-née le prénom de la cousine de sa mère, gazée en 1943 à Auschwitz, Colombe Schneck liera leurs destinées, s’imposant du même coup l’obligation morale de tout dire d’une vie brisée dont elle ne sait encore rien.

Pendant des années, elle avait compulsé chaque semaine des albums de famille qui attendaient d’être mis en paroles ; les vraies questions ne venaient pas – pudeur, vieilles habitudes de silence héritées de très longue date -, et lorsqu’elles venaient, les réponses étaient si évasives que mieux valait attendre la prochaine fois, puis la prochaine…

Le passé va se reconstituer comme un patchwork : une photo miraculeusement retrouvée, des messages, des confidences faites dans d’improbables rencontres transcontinentales. Colombe ne peut compter sur les révélations d’une mère (Hélène), « cadenassée » dans le monde d’antan, ni sur les témoignages de Ginda, la grand-mère lituanienne, qui a refermé à bon escient les grilles de ce monde fantôme pour vivre pleinement au présente. Comment le lui reprocher : 31 membres de cette famille avaient disparu pendant la guerre, 95% de sa communauté, qui jusqu’en en 1936 se croyait intégrée, avaient été exterminés.

Pour tracer la si brève histoire de Salomé, il fallait un don pour la détection, un sens du tragique et du romanesque, une réceptivité et une patience singulières, une aptitude à nouer le présent de l’enquête et le passé rapproché, le temps lointain du ghetto et l’instant de la mort imminente. « Val de Grâce » et « L’Increvable Monsieur Schneck » manifestaient déjà l’essentiel de ces qualités, mais l’auteur va encore plus loin, nous plongeant d’entrée de jeu dans l’horreur nue, puis échafaudant et orchestrant la partition des témoignages personnels, l’articulant à celle de l’Histoire jusqu’à faire surgir, strate après strate l’image vivante, les visages de chair et de sang de ses parentes Macha et Raya, de sa mère, de son oncle Pierre. Tous ces êtres gravitent autour de Salomé, dont  le fantôme finit lui aussi par s’incarner autant qu’il le pourra jamais. Nous découvrons alors une enfant angélique, miraculeusement douée pour la vie, et qui jusqu’au bout usa de ses ressources pour rendre aux siens tout l’amour dont elle était porteuse. Ses derniers instants, évoqués avec une admirable discrétion, sont un des deux « pics » émotionnels du récit. On nous permettra de ne pas évoquer le second, encore plus bouleversant, qui dévoile, derrière l’enfant, la figure énigmatique, majestueuse, fascinante, de celle qui décida souverainement de son sort, tranchant entre les innocents qui connaitraient une mort immédiate et ceux qui se devaient de survivre…

Olivier Eyquem

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