PETITES CHRONIQUES DU « GRAND ÂGE » : Les rites du petit-déjeuner

Le plus léger grattement à sa porte suffit à l’éveiller. Elle se redresse d’un bond, et lance un joyeux « Oui ! » avant que je n’ouvre. Un sourire radieux m’accueille, effaçant d’un coup les misères de la veille, les soucis, les rares petites brouilles. Une nouvelle journée commence, et rien ne lui semble plus important que de l’inaugurer par un « bon petit-déjeuner ». Il était écrit que chaque matin serait la réplique du précédent. Nous partagions ainsi l’illusion que rien jamais ne changerait en dépit des ans accumulés, des atteintes toujours plus visibles de l’âge.

La composition du petit-déjeuner jouait un rôle non négligeable dans ce démaillage du Temps dont nous nous rendions complices. Deux biscottes confiturées, une beurrée, un bol de café au lait, et pour couronner le tour, l’indispensable Ristretto. L’arrivée du plateau était saluée par des clameurs de joie. Ma mère pouvait se réjouir d’un rien. Elle avait une faculté d’émerveillement illimitée face aux choses les plus ordinaires, mais redevenait une critique pointilleuse lorsque le Beau était en jeu. En art comme en habillement, décoration, etc. rien n’échappait à son œil averti, qui ne tolérait aucune faille esthétique.

Trente minutes plus tard, je venais reprendre le plateau, et recevoir de nouvelles félicitations, avec en prime ce sourire enfantin dont le souvenir me serre la gorge et me brouille encore les yeux.

Le rituel était, on le devine, fort différent avec mon père. Contrairement à ma mère, qui aimait bien « paresser » en attendant l’auxiliaire de vie, il petit-déjeuna durant de longues années à la salle à manger, avant que son état ne le confine au lit. L’ordinaire était aussi rigoureusement défini que celui de ma mère : trois tartines et un café au lait, puis durant les derniers mois un porridge et un thé aspiré à l’aide d’une canule.

Ce petit-déjeuner était une occasion d’échanger de laconiques salutations, toujours positives  « Tu vas ? » – « Oui ». C’était tout l’effort qu’il s’imposait au cours des derniers mois, mais j’étais à peu près sûr d’avoir son « oreille » lorsque je l’informais d’une visite prochaine ou d’une affaire le concernant directement et à laquelle je tenais à sa participation symbolique. Il lui arrivait fréquemment de me demander où nous étions. Je lui répondais « On est à Paris », adoptant sans effort un ton factuel, comme si la question avait lieu d’être. Je ne laissais percer aucune inquiétude, aucune impatience. L’armure ne se fendait que les rares fois où il m’agrippait, dans une angoisse toute passagère. Sa faiblesse trop manifeste me vulnérabilisait, et je devais refouler toute émotion pour rester « l’aidant » consciencieux qu’il était un droit d’exiger avant la venue de l’auxiliaire qui prendrait en charge le vrai travail.

Au « binôme » bancal qu’elle et moi formions durant les quinze derniers mois, il fit le beau cadeau de ne pas flancher et de subir avec un minimum de protestations les misères de la plus grande dépendance. Jusqu’au bout, il continua ainsi d’affirmer que «tout allait bien », alors même que ses poumons s’encombraient jour après jour. Son masque apaisé par la mort restera longtemps gravé en moi. Il exprimait un étrange mélange de sérénité, d’extrême vigilance et de concentration, comme si mon père attendait son tour de parole en amphi. J’ai su quelques jours plus tard que des thanatopraticiens avaient cette aptitude à rendre un visage présentable.

Les derniers jours de ma mère furent bien plus dramatiques, mais aujourd’hui, les fins de ces deux êtres longtemps désunis me semblent se rejoindre, se fondre et n’en faire qu’une, promise à s’estomper un jour dans ma mémoire.

In memoriam Eva (1915-2009) et André Eyquem (1916-2013)

O. E.

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