Un au-delà de la Mémoire (à propos de CITIZEN KANE)

 

 

 

 

L’histoire du cinéma hollywoodien obéit, curieusement, à des cycles décennaux, marqués par des changement décisifs, comme le passage du muet au parlant au seuil des années trente, l’émergence de la télévision dans la première moitié des années cinquante, la levée de la Censure et la fin de la Liste Noire dans les années soixante, etc.)

Les années Quarante sont celles de l’accession à la pleine maturité du cinéma hollywoodien, sous l’influence d’une multitude de facteurs, dont l’entrée en guerre des Etats-Unis et l’afflux massif d’immigrés au sein des studios. Mais les Forties, apothéose du style classique, se singularisent  aussi très tôt par l’apparition d’un cinéma de la Mémoire qui emprunte d’abord la voie du thriller néogothique (REBECCA, film pionnier fidèlement adapté d’un roman de Daphne du Maurier « décalqué » de Jane Eyre), puis du film noir (LAURA de Preminger, ANGOISSE, LA FÉLINE, PENDEZ-MOI HAUT ET COURT de Tourneur, SINGAPOUR et LE MÉDAILLON de John Brahm, LA 7ÈME VICTIME de Mark Robson, etc.)

Une dialectique savante du clair/obscur et de la présence/absence s’installe alors dans le cinéma américain. Présent et passé, vérité et mensonge, rêve et souvenir  entrent en résonance, incitant le spectateur à une appréhension plus mature d’un réel frappé durablement du sceau de l’ambiguïté.

Le prologue et l’épilogue de CITIZEN KANE se rattachent à ce courant « noir », inscrivant l’histoire de Charles Foster Kane entre deux moments d’une tonalité résolument funèbre : le « No Trespassing » qui barre dès la première image l’accès à Xanadu, et les flammes qui dévorent dans le dernier plan le traineau « Rosebud », réduisant en cendres l’hypothétique « secret » de Kane.

Après la mort du milliardaire, un brillant et très caustique pastiche des actualités « March of Time » résume la flamboyante saga de Kane. Ces images ne sont que l’écume d’une vie, elles sont les flashes qu’en retiendra sous peu l’oublieuse et frivole mémoire collective. Elles ne peuvent prétendre constituer un portrait. Un reporter, Jerry Thompson, est donc chargé par son journal de « profiler » Kane et de trouver la « clé » de sa personnalité en dévoilant le sens caché du dernier mot sorti de ses lèvres : « Rosebud »…

Le cœur du film sera cette longue enquête à tiroirs, ouvrant sur une série de témoignages et réminiscences, où l’objectif et le subjectif sont inextricablement mêlés. Se succèdent ainsi à l’écran : la deuxième épouse de Kane, Susan Alexander, son tuteur et futur administrateur Thatcher, son ancien rédacteur en chef à l’Inquirer, Bernstein, son ex-ami, le journaliste Jedediah Leland, Susan pour un nouvel entretien, et enfin, le cynique maître d’hôtel, Raymond, qui met un point final à l’enquête sans permettre à celle-ci d’aboutir à une conclusion intellectuellement satisfaisante. Les récits de ces divers témoins sont présentés dans l’ordre chronologique, à l’exception de celui de Thatcher, qui nous ramène à l’enfance de Kane, semblant pointer par là même la « zone d’ombre » la plus déterminante de sa vie. Ils retracent la chronique d’une fulgurante ascension, suivie d’un lent déclin dans la vieillesse, l’amertume et la solitude. Comment reconnaître dans l’homme décrépit des dernières scènes, pantin furieux s’acharnant à tout détruire de son passé, le fringant séducteur avide de pouvoir et riche de promesses qui accédait à vingt-cinq ans aux sommets de la gloire? De ce formidable matériau romanesque, le script résolument sceptique de Welles et Herman Mankiewicz sape tout ce qui pourrait, le magnifiant, en faire épopée moderne. En faisant de Thompson un simple scribe, myope, borné, incapable de dépasser les apparences, Welles souligne ironiquement l’absolue vanité de son entreprise. Que peut saisir un tel portraitiste de l’évolution chaotique, des contradictions, des déchirements intimes du Citoyen Kane. Là où il faudrait un romancier, c’est un simple journaliste qu’on envoie au charbon.

Kane continuera donc de nous échapper, comme il s’échappait à lui-même. « Qu’importe ce qu’on dit d’un homme après sa mort? », murmurera, maussade, Marlene en conclusion de LA SOIF DU MAL, faisant ainsi écho à ce film foisonnant, qui continue de défier l’interprétation. « La vérité est ailleurs », au-delà des souvenirs, au-delà des fragiles témoignages humains. Au-delà de la Mémoire…

O. E.

(Posté parallèlement sur le blog ECRANS PARTAGÉS D’OLIVIER E. (http://waldolydecker.blog.lemonde.fr/) où plusieurs films « de mémoire » ont été analysés en détail, dont LAURA et REBECCA )

 

 

 

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