Éloge d’une « ANONYME »

Ce n’est pas une vague « nostalgie » qui me pousse à célébrer cette femme dont le souvenir m’est revenu hier, tel qu’il s’était figé il y a quatre décennies. Le temps écoulé n’aurait pas suffi à la parer des qualités humaines qui en font l’emblème des aspects les plus vertueux de son ère.

Il me semble avoir connu la fidèle Madame Mallet de toute éternité. Elle surgit dès que je fus en âge d’aller au jardin d’enfants, et continua de jouer un rôle pratique, puis symbolique dans notre vie de famille jusqu’aux années Mitterrand.

Madame Mallet avait un prénom, bien sûr, mais je ne l’ai pas retenu et il ne me semble l’avoir jamais entendu prononcer à la maison. Tout en étant la simplicité même, son quant-à-soi instaurait une impalpable distance qui prohibait toute familiarité. Nous savions d’elle ce qu’elle consentait à livrer avec une pudeur toute protestante, et étions dissuadés d’en demander plus. Elle menait une vie « ordinaire », qui consistait essentiellement à rendre de multiples services. Elle était celle à qui l’on confiait pour quelques heures un gamin qu’elle nourrirait excellemment dans son petit appartement de la rue de Javel ; celle qui recoudrait une paire de rideaux, tricoterait un pull, etc. Pour ces aides, elle ne demandait jamais que le juste prix. L’argent circulait ainsi avec une remarquable fluidité, de façon quasi invisible, à une époque où le concept de « service à la personne » n’était pas institutionnalisé, et relevait de l’entraide et de la solidarité.

Cette femme au train de vie assurément modeste ne vous faisait jamais sentir qu’elle devait travailler et qu’il lui fallait gérer minutieusement son budget. Elle était mariée à un ouvrier imprimeur. Travailler à l’Imprimerie Nationale était un gage de qualité professionnelle, une source de fierté. Ces hommes appartenaient à une élite. On ne se doutait pas alors que le plomb diffusait dans leurs poumons un poison mortel. Monsieur Mallet, homme râblé, franc et robuste à l’image duquel j’associe spontanément celle de Lino Ventura, fut emporté par un cancer avant la cinquantaine.

Madame et Monsieur Mallet avaient mis de l’argent de côté pendant des années, dans l’intention de se faire construire un pavillon sur la côte atlantique. Veuve, Madame Mallet réalisa ce rêve, devenu pour elle un devoir de mémoire. Pour boucler l’affaire avec un petit coup de pouce de ses nièces, elle travailla comme réceptionniste à temps partiel pour une dentiste du quartier, Simone B. « Travailler » est, ici encore, un terme restrictif, mal adapté à la relation d’absolue dévotion réciproque que ces deux femmes entretenaient. Pour Simone, Madame Mallet faisait figure de sœur aînée, de confidente, d’éducatrice. Elle s’occupait depuis toujours de son fils, qui considérait encore, des années plus tard, comme l’une de ses plus proches parentes.

Socialiste de toute éternité, et foncièrement égalitariste, notre amie eut un jour le bonheur croiser François Mitterrand dans la rue. Elle lui déclara sans ambages : « Vous savez, j’ai voté pour vous ! », et lui demanda de poser à ses côtés, ce qu’il fit de bonne grâce. Ce fut un des moments des plus émouvants de la vie de Madame Mallet. On se gaussera peut-être, mais ce court échange et ce geste me comblent et me touchent. J’y vois un point de jonction symbolique et affectif entre deux histoires un instant partagées : celle d’un homme public et d’une « anonyme » connue et respectée de tout le quartier sous le seul nom que je lui connais : « Madame Mallet ». Honneur à vous, vieille amie depuis longtemps disparue, vous étiez une vraie Dame.

O. E.

 

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