Le premier salaire

Claire Garsault : « Première paye, premiers achats »

 

 

 

 

 

 

(Collection hiver 2009-2010)

Un mois, j’avais travaillé tout un mois !

Qu’il était doux de se savoir enfin en vacances. Le mois d’août m’appartenait !

C’est bien les vacances, et c’est encore mieux quand un des deux mois est gratifié d’un chèque pour services rendus à la Sécurité sociale.

Un mois où il m’avait fallu classer les feuilles de soin dans des kardex. Un mois où il m’avait fallu entendre les histoires, pas toujours drôles, et les plaisanteries,  rarement très fines, de mes collègues de travail.

Qu’importe, le grand moment était venu : constater sur le compte chèque nouvellement ouvert pour  l’occasion, la somme qui m’était attribuée : 1600 francs. Une fortune quand on a pour tout argent de poche 100 francs sur lesquels on doit prélever son transport, sa nourriture du midi et les fournitures scolaires.

Une fois la ponction familiale faite – il semblait de tradition de payer un loyer lorsque l’on travaillait -, il me fallait donc amputer mon salaire de la somme de 600 francs.

Il me restait en main encore une somme rondelette. Maintenant qu’en faire ? Des projets j’en avais, mais correspondraient-ils à mes possibilités ? Surtout que l’on m’avait prévenue qu’il me fallait garder de l’argent pour l’année en cours.

Calculs faits je devais pouvoir disposer d’au moins 250 francs.

Une fortune pour quelques achats vestimentaires….. Alors rendez-vous prit avec ma meilleure amie, Martine.

Premier lieu visité, le traditionnel magasin familiale où l’on m’achetait mes chemisiers blancs et mes jupes plissées : le Printemps. Il faut dire qu’à l’époque, le Printemps n’avait rien à proposer à une jeune fille qui voulait un peu s’émanciper de la vision parentale quant aux vêtements qui devaient remplir l’armoire.

Tout ce que je proposais à Martine ne recevait que sa désapprobation.

C’est donc dans les rues adjacentes qu’elle m’entraina : rue du Havre, rue Tronchet….

Les étiquettes des prix valsaient devant mes yeux, j’aurai tant aimé pouvoir m’offrir aussi une paire de chaussures !!!

Des vêtements merveilleusement à la mode à des années-lumière de mon style de petite bourgeoise bien élevée !

« Dorothée Bis » Un magasin inconnu… Mais les modèles étaient tentants, bien installés sur leur mannequins sans expression.

Mon regard fut tout de suite attiré par une petite robe bleue (un peu conditionnée certainement par des années de bleu règlementaire), mais ce bleu-là était agrémenté d’épaulettes rouges, couleur que l’on retrouvait aux poignets et à l’ourlet.

Une merveille d’élégance et de style. Une robe en maille sans col, droite, aux antipodes de mes chemisiers à col rond et de mes plissés…

Une fois enfilée, j’ai pu admirer la nana qui était dans le miroir de la cabine d’essayage. Elle me plaisait bien, elle avait une certaine élégance, elle faisait plus femme….

Tout mon petit pécule y passa, mais quelle fierté de ressortir avec un sac « Dorothée Bis » et une robe unique que je ne retrouverai sur personne.

Il n’y aurait pas de paire de chaussures pour aller avec, ou alors il faudrait que j’en trouve une qui ne grève pas trop mes économies.

Allez ! Un petit tour Chaussée d’Antin …. Il y avait dans une vitrine des petits mocassins bleus avec un petit talon, juste ce qu’il fallait pour allonger la silhouette. Pas le temps de la réflexion, l’achat fut vite fait.

Je me sentais, d’un côté fière, de mes achats mais, de l’autre, un peu coupable d’avoir autant dépensé. Tant pis, je ferais des économies sur autre chose, et ma mère ne s’en rendrait peut-être pas compte.

C’est compter sans la perspicacité d’une mère aguerrie aux calculs savants d’un budget à tenir. Ma joie fut de courte durée, car non seulement elle put faire une estimation juste de mes achats mais plus difficile à supporter, elle n’aima pas du tout, trouvant même que cette robe me donnait l’air d’une « dévergondée ».

Et pour éviter toute récidive, elle me confisqua à son profit mes économies afin de m’aider à mieux gérer mon budget.

Cette robe, acquise à dix-huit ans, je l’ai gardée longtemps… et je l’ai toujours aimée. Elle a été la première étape de mon émancipation et le début d’une recherche vestimentaire qui allierait bon goût et élégance.

 

 

Publicités
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s