MORT D’UN MOUSQUETAIRE

Lorsque j’ai lu le cycle des Mousquetaires, j’ai eu, comme la plupart des jeunes lecteurs, un faible prononcé pour d’Artagnan, tant il était aisé de se projeter en lui. Face aux trois autres, « montés » à Paris avant lui, et dont les personnalités étaient déjà solidement définies, il représentait le jeune campagnard impulsif, mal dégrossi, porteur d’un bel avenir. Un personnage en devenir, comme on aime à les rencontrer à dix ou douze ans. Aramis me plaisait par son raffinement, Athos m’intriguait par son mystère, mais je le comprenais pas. Porthos était d’une pièce, tout entier dans son physique, et bien trop naïf pour m’intéresser. C’est l’amitié des autres, et son indéfectible attachement à eux, qui, à mes yeux, faisait sa valeur. Je n’ai jamais cherché à vérifier ces lointaines intuitions qui ne valent sans doute pas tripette.

Un dimanche après-midi, nous sommes partis faire un tour dans la vallée de Chevreuse. Assis à l’arrière de la vieille Citroën d’occasion qui lambine à 70 km/h, je ne prête pas la moindre attention au paysage car je suis plongé dans l’épisode du siège de Belle-Ile du Vicomte de Bragelonne (une vieille édition cartonnée, imprimée sur deux colonnes, dénichée chez un brocanteur du quartier). Dumas, c’est la vie même, son souffle épique vous entraîne à tel point que vous ne doutez pas un instant que ses personnages survivent aux plus rudes épreuves. Mais, soudain, je sens, à un changement d’écriture, qu’un événement d’une gravité sans précédent est en train de se produire sous mes yeux. Le rythme Dumasien s’est comme alourdi, on dirait un ralenti avant la lettre, les détails s’accumulent, formant une masse compacte, de plus en plus oppressante. L’auteur diffère de seconde en seconde l’inexorable et intolérable dénouement, ma gorge se serre, mes yeux se brouillent, je fais un terrible effort pour ne pas pleurer, je continue vaille que vaille, décidé à être  aussi courageux que le bon géant en train d’étouffer. Je sens sa présence, je vois Porthos assis à côté de moi sur ce siège, son agonie est ma douleur. Je n’ai encore aucune notion de la mort, et n’ai connu que de petites souffrances physiques sans conséquence. Pourquoi une si belle histoire doit-elle s’achever ainsi? Les fictions portent-elles en creux leur propre mort? Sont-elles vouées à s’éteindre pour laisser en nous la plus durable et profonde trace ?

Olivier Eyquem

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VAL DE GRÂCE, de Colombe Schneck

VAL DE GRÂCE est l’histoire d’une enfance choyée, protégée de tout ce qui menace ordinairement cet âge si fragile. Dans cette paisible rue du Vème arrondissement de Paris, la petite Colombe connaît jour après jour des bonheurs dont la rareté ne lui apparaîtra que bien plus tard, lorsque la maladie et la mort auront accompli leur besogne, lorsque le paradis dévoilera son envers et qu’émergeront enfin dans leur cruelle vérité les traumatismes de la génération antérieure.

« Val de Grâce » est de nom d’un quartier, d’une rue, d’une église, d’un hôpital. Mais, pour la jeune Colombe, c’est celui d’un appartement qui continuera d’occuper chaque recoin de sa mémoire visuelle, tactile, auditive, olfactive. La femme d’aujourd’hui n’a rien oublié de la fastueuse, vertigineuse accumulation d’objets, meubles, accessoires, vêtements et fourrures qui occupe les lieux ; rien oublié des parfums, des sons, des couleurs qui comblent ses sens et lui font le plus féerique des quotidiens. Un tel déploiement aurait étouffé les enfants Schneck, comme finit par vous écœurer « le goût d’une vie trop sucrée » s’ils n’avaient eu la chance de participer aussi étroitement à la vie privée de leurs parents, jusqu’à écouter très librement les confidences amoureuses de leurs amies.

Cette liberté fut, curieusement, garantie et confortée par une organisation très rigoureuse, ne supportant aucun relâchement. Au Val de Grâce, l’emploi du temps est réglé dans les moindres détails. Les enfants et leur ange gardien, la précieuse, l’irremplaçable Madame Jacqueline, sont pris en main à chaque instant de la journée, du soir et matin. Sur un grand cahier, la mère a consigné les horaires des cours, les séances chez le psy, les visites au dentiste, la composition des repas, les médicaments prescrits, etc. Ces listes exhaustives continueront des années durant, mêlant aux tâches à long terme, périodiquement reportées, les détails les plus triviaux de la journée en cours.

Que pourrait-il arriver de fâcheux dans un monde à la fois aussi libre et aussi quadrillé? L’amour parental y est si généreusement prodigué qu’aucune demande enfantine ne paraît excessive. Tout devient possible, il suffit de demander, et c’est ainsi que Colombe, fan de Fred Astaire, obtiendra de partir à huit ans pour les États-Unis afin danser avec son idole sur un numéro de « Shall We Dance ».

Faut-il, à ce stade, enfoncer une porte ouverte et rappeler ce plat cliché que la vie n’est pas un conte de fées? Loyale avec ses lecteurs, l’auteur joue cartes sur table, en préfigurant la chute inévitable de cette belle (trop belle?) histoire. Nous savons vite que la mère sera emportée en quelques mois, que Madame Jacqueline mourra, que l’argent de la famille fondra comme neige au soleil, qu’il faudra sortir de l’enfance et fermer pour toujours la porte du vaste appartement. Tout cela, énoncé sur le ton de l’évidence, sans nul effet; ne nous rend pas moins déchirant l’adieu de la narratrice à ce qu’elle a aimé de toutes ses forces, ni moins pathétique son attachement aux rares reliques du passé, comme cette montre d’un modèle unique, si précieuse, si fragile que Colombe tremble de la voir se briser ou expirer sous une seule goutte d’eau.

Hériter, c’est bien plus que prendre en charge une myriade d’objets dépareillés, abimés, hors d’usage ; c’est recevoir en partage l’histoire de ses parents, en comprendre le sens avec des années de retard tout en continuant de se heurter à d’insolubles mystères. C’est voir se dissiper les mensonges protecteurs dont les adultes entourèrent votre enfance avec l’espoir d’effacer d’un tour de passe-passe les horreurs qu’ils vécurent au même âge. Dans les récits du père de Colombe, même la guerre était censée se métamorphoser en une merveilleuse aventure de jeunesse. Rien ne devait jamais troubler le bonheur et la quiétude de son enfant. Dans ce cocon, même la chute d’une assiette participait de l’illusion que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes : l’assiette était moche ou devenue inutile.

Les enfants commencent à devenir adultes lorsqu’ils comprennent que chaque film ne se conclut pas sur un happy end ; que la félicité de leurs jeunes années est parfois la contrepartie d’un drame caché. Dans les dernières pages, déchirantes, de Val de Grâce, s’exhume ce passé tragique, qui fait remonter les secrets d’une enfance traquée, les fuites de caves en couvent, une conversion subie dans l’horreur à une foi détestée, et la paix revenue, le scandale de la spoliation. Devenir adulte dans ces conditions, c’est comprendre que votre bonheur a été payé d’avance par les souffrances et les terreurs de la génération d’avant. Et que le confort idyllique de vos jeunes années était le plus beau cadeau (le seul peut-être) que vos parents pouvaient vous offrir à partir de leur propre histoire, enfouie, déniée, transcendée pour le meilleur et pour pire.

Olivier Eyquem

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« Mur d’Air » à la Hitchcock

« Murder » est le premier mot d’anglais que j’ai appris ; le premier dont j’ai tout de suite voulu connaître le sens. Ce simple mot de 6 lettres, aussi beau par sa sonorité que par sa graphie, m’a fait tomber amoureux de la langue de Shakespeare. Il m’a fait aimer Hitchcock avant d’avoir vu un seul de ses films et, du même coup, m’a orienté vers le meilleur du cinéma américain via le plus efficient des initiateurs.

Comment s’éprend-on d’une langue étrangère (alors bien moins répandue qu’aujourd’hui) ? Logiquement, ma seconde langue aurait dû être l’allemand. Je le parlais assez bien au temps où mon grand-père maternel (« Pilot » pour les intimes) vivait sous notre toit, car je l’entendais plusieurs heures par jour et en étais tout imprégné. Mais l’anglais a rapidement supplanté chez moi la langue de Goethe, alors que je ne l’entendais pratiquement jamais parler autour de moi.

Lors d’un bref séjour à Paris, ma grand-mère maternelle, naturalisée Américaine, que j’ai très peu connue, m’avait bien parlé d’un certain Hopalong Cassidy, mais ce héros au physique bovin n’avait rien éveillé en moi qui puisse m’inciter à aimer la culture d’outre-Atlantique – celle des grands films hollywoodiens, des polars de Chandler, Hammett, Charles Williams, etc.

Non, il me fallait un autre Sésame. Ce fut, par le plus grand des hasards, ce « murder », si intriguant que je fonçai à la cuisine pour en demander le sens à ma mère, comme s’il n’y avait rien de plus urgent au monde. En bon Français, je prononçai bien sûr cela « mur d’air ». Elle rectifia : « Murder » – « Oui, et ça veut dire ? » – « Meurtre ». Je regagnai ma chambre pour pouvoir rêver à loisir sur ce mot, si suave, si musical. En français, « meurtre » possède une sonorité âpre et dure, avec ses deux « r » Il est tout juste digne de figurer dans un rapport de police. En allemand, « Mord » claque comme un coup de fouet. C’est trop sec, trop court pour donner à rêver. C’est digne d’un titre de « Krimi » ou d’un épisode de « Derrick ». Alors que « murder » s’étire voluptueusement, roule en bouche, se savoure en deux temps, comme un grand cru.

Le premier film parlant d’Hitchcock s’intitulait MURDER. Vingt-deux ans plus tard, le mot MURDER donne toute sa résonance au titre DIAL M FOR MURDER, un des films les plus connus du Maître, où Grace Kelly subit une strangulation parmi les plus perverses de l’histoire du cinéma. En 1959, Preminger signa avec ANATOMY OF A MURDER un film universellement admiré, d’une perfection rare.

Ce jour-là, j’appris donc qu’il existait un mot anglais que l’on prononçait « meurs d’heur » (meurs de bonheur ?), et qu’un certain Alfred Hitchcock, dont je ne connaissais encore quasiment rien, en avait fait un film. Le germe de la cinéphilie était entré subrepticement en moi, en même temps que se déclenchait ce coup de foudre pour la langue anglaise. Mais que se serait-il passé si ma chère mère n’avait pas été dans la cuisine à cet instant précis ? Si elle n’avait pas eu le temps de répondre ? Si elle avait ri de mon lamentable accent ? Si elle m’avait fait comprendre que des années d’efforts sont nécessaires pour apprendre une langue ? Mais elle était , au bon moment, et elle avait eu, d’instinct, la bonne attitude.

C’était peu de chose, en vérité, mais cela suffit parfois à ouvrir une porte…

Olivier Eyquem

(Paru originellement sur le site Reflets du Temps)

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L’art d’être grand-mère

Quand j’étais petit, il me paraissait évident que ma grand-mère paternelle avait toujours été cette femme imposante, autoritaire et rigide dont les demandes et les ordres ne souffraient pas la discussion. Mémé avait exercé, des années plus tôt, « le plus beau métier du monde », mais n’avait gardé de sa carrière d’institutrice que des souvenirs exécrables, sans doute liés à une haine viscérale de l’indiscipline. Cela n’avait été qu’une parenthèse dans sa vie, car en épousant Maître E., elle était naturellement devenue « femme-d’avocat », statut qui lui assurait à la fois confort matériel et prestige social, et dont elle se satisfaisait pleinement.

À la fin de la Deuxième guerre, une stupide chute de vélo de Maître E. fit d’elle une veuve. Très peu de temps après, le plus jeune de ses deux fils, pilote, se crasha en Amérique du Sud. Il avait été le seul à apporter un peu de gaieté et légèreté dans une existence placée sous le signe de l’inquiétude diffuse, du souci et du harassement. Physique de jeune premier des années quarante, sourire ravageur, humour gamin… elle n’avait jamais su lui résister.

Quittant le Maroc, elle regagna la France et trouva un petit appartement rue Nollet, entre la Place Clichy et les Batignolles. Elle louait un 40 mètres carrés au cinquième étage d’un vieil immeuble sans ascenseur. L’escalier, raide à souhait, coupait le souffle et les jambes aux plus jeunes. Il n’y avait ni téléphone, ni eau chaude, la cuisine était si étroite qu’il fallut placer le fourneau dans l’entrée. Le cabinet de toilette n’était pas plus spacieux, et, pour se laver, il fallait d’abord faire chauffer une grande bassine d’eau. Dans la chambre à coucher, elle avait disposé tout près du lit deux valises dont le contenu n’avait pu trouver place dans l’armoire. Peut-être voulait-elle se donner l’illusion qu’elle n’était là qu’en transit, car elle fit de même dans ses deux logis ultérieurs. Au mur de la salle à manger pendouillait un abominable chromo représentant une palmeraie, à moins que ce fût une « indigène » adossée à un mur de la Casbah. Il y avait dans la dernière pièce quelques livres, sûrement rien de bien folichon. Un seul quotidien trouvait grâce à ses yeux : celui qui avait le culot de se réclamer de Beaumarchais. À quatorze ans, voyant la façon dont les crimes de l’Armée française en Algérie y étaient traités, je décidai de ne plus jamais ouvrir ce journal, ni même de le toucher avec des pincettes. J’ai respecté cet engagement, et si, aujourd’hui, je picore parfois quelques infos sur le site du Figaro, c’est sans contact physique avec celui-ci.

Il me fallut des années pour comprendre cette simple vérité : « On ne naît pas grand-mère, on le devient ». C’est sans doute en entrant dans cet appartement si vieillot, si mal aéré, si étroit à tous égards que ma grand-mère devint… Mémé pour toute sa famille et pour l’éternité. Je n’ai plus jamais entendu personne l’appeler par son prénom. Elle-même semblait y avoir renoncé sans regret pour se muer en « Madame Veuve Jean E. » et devenir à jamais la mère d’un fils défunt. On appelle « orphelin » l’enfant qui perd ses parents, mais quid de la mère qui perd son préféré ? Pourquoi la langue n’a-t-elle pas de mot pour dire cet orphelinage inversé ?

La souffrance est une vocation. Elle s’entretient comme un don pour le piano ou la course d’obstacles. Certains y excellent, ils y puisent une vraie force et ne s’aperçoivent que trop tard que cette intruse les a rongés comme un cancer, et conduits à faire prématurément le deuil d’eux-mêmes.

Ces pertes si rapprochées suffirent amplement à métamorphoser ma grand-mère en Mémé, lui conférant un statut au moment où elle en avait le plus urgent besoin. Un gain vint, heureusement, les contrebalancer : la naissance de sa petite-fille, quelques mois après la mort de Michel. Une nouvelle vocation s’ouvrit alors à elle : assurer l’éducation intellectuelle de la petite, le côté affectif étant pris en charge par sa grand-mère maternelle, chaleureuse et volubile marchande de couleurs connue dans tout le quartier des Batignolles.

Mémé était donc maintenant légitimée à trois titres, tant aux yeux de son entourage (cela allait de soi) qu’aux yeux de parfaits étranges, croisés quelques heures par le plus pur des hasards. Cela paraît moins évident, mais je puis en témoigner : je n’ai jamais fait avec elle un seul déplacement en train où Mémé ne prît à témoin une voyageuse inconnue d’âge mûr et d’allure respectable pour lui faire le récit de ses infortunes. Invariablement, cette dernière se lançait à son tour dans l’évocation de ses propres malheurs, deuils et maladie. Le dialogue tournait à la joute. Mémé l’emportait sans peine, mais concédait poliment la victoire à sa rivale d’un jour. Elle aurait, de toute façon, d’autres occasions : les vacances ne faisaient que commencer, l’hôtel où l’on nous attendait était plein à craquer…

 Olivier Eyquem

(Première publication sur Reflets du Temps)

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Trois souvenirs d’enfance

Ma mémoire est sélective, autant dire oublieuse à l’extrême. Je fais rarement l’effort de graver dans ma tête les dates qui pourraient se révéler porteuses de sens, je ne cherche pas à mémoriser les événements personnels, tristes ou joyeux, dont on est censé transmettre le souvenir.

Je sais que le temps transforme tout, qu’il lisse le réel et en ôte les aspérités, qu’il réordonne sournoisement les « choses de la vie » les plus fortuites pour leur trouver une raison et une cohérence interne.

Pourtant, il est certains souvenirs qui ne trompent pas. Des plus anciens aux plus récents, ils sont liés à des sensations si fortes, si profondes, qu’ils font partie de notre histoire intime et ne peuvent en être séparés. Mes plus récents souvenirs de ma mère, Eva, juste avant qu’elle ne trouve refuge dans une « autre » dimension dont elle ne pouvait revenir, sont limpides, mais je ne les ai pas vécus comme les dernières occurrences d’un dialogue noué il y a plus de soixante ans et miraculeusement préservé. Il fallait agir au plus vite, tenter de savoir si la dernière de ses quatre chutes de l’été/automne 2009 avait provoqué des lésions. J’ai trouvé, après une matinée pleine de bruit et de fureur, ma mère parfaitement sereine et lucide, et prête à ces examens, alors même qu’elle m’avait dit plus tôt s’opposer « fermement » à tout retour à l’hôpital. Les souvenirs que je garde de mes quatre visites ultérieures à son chevet sont trop poignants pour être évoqué « à froid ». Il le faudra pourtant, un jour que je sens désormais proche, si je ne veux pas que la dernière arche de cette longue vie reste suspendue dans le vide.

Mais, par un virage à 180°, c’est vers le plus lointain passé que je veux maintenant me tourner, vers ces trois éblouissants souvenirs d’enfance vécus grâce à elle, partagés avec elle. Ces moments n’ont rien d’exceptionnel en soi, chacun en a connu de semblables. Il se trouve seulement qu’ils m’appartiennent, et qu’ils ont marqué pour moi autant de seuils décisifs.

Premier souvenir

Impossible de le situer dans le temps, mais c’est assurément le tout premier. J’étais à l’évidence très jeune, et tout juste capable de tenir sur mes jambes. Nous sommes dans une ferme de Touleron, près de Listrac (Médoc), où mon père a des cousins. Eva me soulève à bout de bras et me fait passer par la fenêtre de la chambre pour que je puisse profiter du soleil matinal. Sensation grisante. J’ai l’impression de m’envoler… En l’espace d’une seconde, j’ai été arraché à cette petite chambre rustique, sombre, perpétuellement fraîche et humide et me suis retrouvé au grand air, baigné de chaleur et de lumière. Je vis cela comme une deuxième naissance. Eva vient, en toute innocence, de me donner ma première « leçon », centrale dans son enseignement : apprendre à percevoir, savourer, distinguer, et plus tard, nommer les CONTRASTES. Est-ce pour cela que je m’efforce, aujourd’hui encore, d’analyser toute proposition, toute situation, sous DEUX angles opposés ? Il serait bien risqué de l’affirmer. Mais que ce serait-il passé si j’étais resté ce matin-là à l’intérieur de la chambre ? Si Eva n’avait pas toujours préféré le soleil à l’ombre, et perçu l’ombre à la lumière du soleil ?

Cette première expérience sensorielle et cognitive faillit avoir de sérieuses conséquences. Elle avait été si plaisante que, sitôt capable de marcher, je « m’enfuis » de la ferme pour suivre un troupeau de moutons. On me chercha pendant des heures, on me crut perdu, on se lamenta… Des années plus tard, la famille se souviendrait encore de ce glorieux épisode, et ne manquerait pas de me le rappeler. Je resterai le bambin qui suivit un jour les moutons…

Deuxième souvenir

Du mouton au loup, il n’y a qu’un pas. La transition est donc toute trouvée pour narrer un deuxième souvenir, qui date probablement de ma cinquième année. Nous sommes à Paris, dans ce grand appartement de l’avenue Félix Faure, encore vétuste, qui va au fil des ans revêtir une physionomie de plus en plus moderne et lumineuse. Eva et moi sommes à l’entrée de la cave et nous apprêtons à y descendre lorsque surgit la quincaillière, Madame Martin : « Alors, Olivier, tu n’as pas peur du loup ? » Ma mère l’envoie sèchement promener : « Le loup, ça n’existe pas, il n’y a pas de loup à la cave ». Elle m’apprend du même coup : a) à ne pas frémir des spectres que l’humain invente dans le double but de s’entraver et, plus vicieusement, de troubler et dominer les faibles, b) à ne pas croire aveuglément les adultes…

Troisième souvenir

Il se situe à la même époque, et est encore plus décisif. J’y vois la plus précieuse de cette série de « révélations » enfantines et la plus riche d’avenir. Chaque soir, Eva me lit une histoire avant que je m’endorme (mais non pour m’endormir). Elle me montre les mots sur le livre, me fait déchiffrer les lettres, articuler les syllabes. Ce soir-là, je pressens qu’un événement inouï est sur le point d’arriver pendant mon sommeil. Le lendemain matin, juste avant qu’elle ne m’apporte le petit-déjeuner au lit, je reprends le livre, et ça y est, je lis tout seul ma première phrase. J’en pleure de joie, je viens d’ouvrir une porte qui ne se refermera jamais.

O. E.

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ON A TROP DE… TOUT

Une ou deux fois par an, le plus souvent au retour de la campagne, elle ouvre l’armoire à linge et constate avec dépit : « On a trop de draps… trop de serviettes ». Elle voudrait réduire au strict minimum ces réserves, qui correspondent pourtant aux besoins quotidiens de trois adultes. Elle fait parfois la même remarque à propos des assiettes et des verres, mais avec une moindre conviction, du fait de sa maladresse croissante. Verres et assiettes lui glissent en effet de plus en plus souvent des mains, de sorte que le « surplus » se résorbe de lui-même, m’obligeant à renouveler périodiquement nos stocks.

Mais ce refus systématique de l’excédent part d’un excellent principe. Alors que quantité de gens accumulent, sous les prétextes les plus fallacieux, des masses de choses superflues, ma mère n’aime rien tant que le vide et la page blanche. Elle demande un environnement dépouillé, garant pour elle d’une vision claire des choses et du monde. Ce qui ne (lui) sert pas n’a nulle raison d’être et d’encombrer son champ visuel.

À Paris, sa chambre, que certains qualifieraient de « monacale », lui sert aussi de bureau. Sa table de travail, toute proche de son lit, est la dernière chose qu’elle voit avant de s’endormir, la première qu’elle perçoit au réveil. À la campagne, où l’on dispose de plus de place, elle s’est réservé sur mes conseils une petite section du grenier qui me sert de bureau, et qui en est séparée par une porte vitrée. Sa table de travail est ici une simple planche montée sur tréteaux, d’un blanc apaisant. Elle s’y installe, face à une lucarne ouverte sur  le ciel. Son regard ne rencontre alors rien de plus que ces deux surfaces vierges sur lesquelles elle peut tout à son aise projeter et décrypter les images qui lui viennent. Au sein de ce cube, elle s’assure la pleine maîtrise de ses espaces intérieur extérieur. Je la vois du coin de l’œil s’abstraire du monde, se concentrer, tandis que son expression se transforme en quelques secondes et qu’elle entame un travail d’écriture qu’elle mènera à terme d’une traite, quasiment sans ratures ni effort apparent.

Aurait-elle pu avoir une telle productivité dans un environnement chaotique, bruyant, encombré de toutes sortes de babioles et souvenirs? Peu probable. Elle s’est donné le contexte le plus propice pour déployer sans obstacle sa réflexion.

Sur un plan plus personnel, plus intime, l’extrême dépouillement de ses chambres de Paris et Verderonne lui aura permis de faire journellement table rase du passé, de débuter chaque journée comme une nouvelle vie. Serait-ce secret de la sagesse et de la longévité? Si tel était le cas, je serais tenté de faire dès demain un grand sacrifice de draps, serviettes, verres et assiettes et d’éliminer sans pitié tout ce dont nous avons « de trop ». Mais sera-ce suffisant?

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Confusion des peines, de Julien Blanc

Titre général de la trilogie de Julien Blanc : « Seule, la vie… » Tome I, celui-ci, tome II Joyeux, fais ton fourbi, tomme III Le temps des hommes (les deux à paraître).

La confusion des peines est la mise à plat d’un opposant irréductible. Un père mort avant sa naissance, une mère, belle, trime pour gagner sa vie, tout amour pour son fils, meurt trop tôt. Le coeur de l’enfant chavire. Julien se retrouve entre les mains de sa marraine, une femme d’un rigorisme insupportable. L’enfant grandit, multiplie les infractions à la morale, sort à pas comptés du paradis de sa mère, entre en rébellion, entasse les délits, apprend à mentir. En conséquence, il passe d’une pension religieuse à une maison de correction, ne s’amende pas, est battu, privé de dessert, jeté au cachot, les punitions ne se comptent plus, les fessées pleuvent. Julien ne croit pas à la bonté des grandes personnes. Il s’enfonce dans la délinquance. Ses aveux sont donnés sans justifications ni regrets, loin du pathétique populaire d’un Hector Malot. Ce livre surprend par sa franchise, par la sobriété du récit qui conduit le lecteur d’une réalité à une autre convaincu que tout vérité est bonne à dire, passant du dire vrai à l’évidence parce qu’un caractère qui se forme se forge contre une société qui refuse les esprits récalcitrants. Publié pour la première fois en 1943, ce lent dévoilement d’une enfance est d’une actualité brûlante. C’est un classique du genre.

 

Alfred Eibel

 

Finitude, 254 p., 20 €.

 

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LE JOUR OÙ GARY COOPER EST MORT, de Michel Boujut

Heureux ceux qui peuvent, à vingt ans, traduire en actes leur morale et rallumer le flambeau d’anciennes révoltes. Chez eux, la mémoire saute parfois mystérieusement une ou deux générations, inspirant d’une guerre à l’autre les mêmes courageux et salutaires rejets.

En 1914, le sergent Maurice Boujut tomba au front trois semaines après sa mobilisation, ayant tout juste pris la mesure des mensonges dont la Patrie l’avait abreuvé. En 1961, son petit-fils, Michel, sut ce qui l’attendait dans le djebel et fit le choix difficile de déserter.

« Qu’est-ce qu’un déserteur », se demande aujourd’hui Boujut. « Un soldat perdu? Non, un civil retrouvé », et assurément mieux armé que son aïeul pour déjouer la sinistre rhétorique nationaliste. Durablement soutenu et habité par le souvenir d’une grand-mère, rendue à jamais veuve, Michel Boujut avait aussi l’avantage d’avoir lu ce que tout jeune de sa génération aurait dû lire : « La Question », bien sûr, qu’aucun de ses contemporains n’a pu oublier, mais aussi « La Permission » de Daniel Anselme, titre moins connu, soutenu en 1957 par Maurice Nadeau, et dans lequel il s’était pleinement retrouvé.

Ce double soutien, familial et intellectuel, aida Bujout à se désengluer d’une « époque de léthargie indigne et de honte rampante où toute tentative de briser le silence sur la réalité de la guerre en cours était assimilée (…)  à une entreprise de subversion communiste. »

Par l’entremise du poète surréaliste Gérard Legrand, Michel Boujut rejoint alors la « cohorte des fugitifs » dont la plus noble figure lui paraît déjà être le Bogart du film noir de Delmer Daves LES PASSAGERS DE LA NUIT, fugitif traqué, obligé de changer totalement d’apparence pour renaître à neuf sous nos yeux.

C’est à ce stade que, très logiquement, la cinéphilie fait son entrée dans la vie de Michel Boujut, sous sa forme la plus virulente, la plus pointue en même temps que la plus exigeante. Condamné à la clandestinité, le jeune déserteur se réfugie dans une petite chambre du 17ème arrondissement, où il va passer deux semaines avant de gagner Lausanne. Durant ces « quinze jours ailleurs », il hante de midi à minuit les salles obscures du Quartier Latin, où il risque le moins d’être embarqué par la police. Le cinéma devient son havre protecteur, il  trouve en son sein une autre clandestinité propice au rêve. De ces dizaines de films, absorbés en continu, Boujut dira plus tard, avec un lyrisme qu’on aimerait retrouver sous la plume, souvent bien sèche, des « professionnels de la profession » : « Ils m’ont accueilli, étreint, réconforté, délivré, oxygéné, emporté haut et loin, forgeant durablement mon imaginaire », et plus loin, « Ce sont les films eux-mêmes qui ont été mon refuge ».

Rien d’étonnant à ce que Boujut, cinéphile à vie, « scénarise » son récit, en ordonne le déroulement à la manière d’un film, y ménage des allers-retours temporels, des effets de miroir, dans la pleine conscience de « fabriquer du faux avec du vrai » (et le contraire). Cinéma et « réel », présent et passé finissent ainsi par se rejoindre dans ce court récit, par la grâce d’une écriture transparente, restituant avec autant de modestie que de véracité le climat d’une époque et la singularité d’un inflexible engagement.

Rivages, 2011, 7, 50 €

Olivier Eyquem

 

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Le Broc et la Cuvette

 

 

 

 

 

 

 

 

Un des souvenirs les plus persistants de mon enfance, c’est le froid.

Ce n’était pas une calamité, mais un élément auquel on s’adaptait constamment. Aujourd’hui, je souris quand, dans un appartement surchauffé, quelqu’un se plaint d’avoir froid ! « Il y a des courants d’air, il faut calfeutrer les portes… »

Au milieu du siècle dernier, « à la maison », c’est-à-dire dans l’appartement, une seule pièce était chauffée, l’atelier de Papa. Il y avait un poêle à charbon. Chaque matin Papa le démarrait avec des journaux, des France-Soir chiffonnés en boules, le nourrissait avec du charbon et y jetait tous les déchets de fourrure.

Je vous ai parlé avec des trémolos de l’odeur à jamais délicieuse pour moi de la fourrure travaillée, eh bien, curieusement je n’ai pas de souvenir de mauvaises odeurs : le froid empêchait les gens de transpirer et personne ne sentait mauvais ! Même pas dans le métro. Il n’y avait pas de salles de bains, de douches, de baignoires dans les immeubles, pourtant on était à cheval sur la propreté.

Dans le cabinet de toilette attenant à la chambre de mes parents, il y avait une jolie cuvette en émail et un broc. Je me souviens des gants de toilette dont Maman me frottait le museau, les bras, soigneusement par petit bout, elle me lavait. Il n’existait pas de déodorant, et nous tous, toutes, nous sentions bon le savon. Une fois de temps en temps, tous les mois je crois, Maman décidait de me faire prendre un bain ; à côté de la cuisine il y avait une petite pièce qui servait de débarras. On y rangeait le « baquet », une grande bassine ronde en ferraille très lourde. Papa le transportait au milieu de la cuisine. Maman le remplissait d’eau chauffée sur le gaz et d’eau du robinet pour la refroidir si nécessaire.

L’opération m’était aussi agréable qu’éprouvante, surtout au début : il fallait se déshabiller dans cette cuisine glaciale, je grelottais, vite j’allais dans l’eau et ça faisait un choc quand même ! Une fois savonnée, rincée, Maman me sortait, et de nouveau, j’avais la chair de poule, je claquais des dents, le temps pour elle de me sécher, me frictionner d’eau de Cologne. Vite, m’habiller. Après je me sentais vraiment bien !

Les adultes, parents, grands-parents, allaient aux Bains Publics rue de Bretagne. Il y en avait un peu partout dans Paris, on payait quelques sous pour prendre une douche, un quart d’heure, ou un bain, une heure maxi.

Cet endroit sentait comme les piscines, avec en plus les vapeurs de savon et d’eau de javel. J’y ai accompagné ma Yaya une fois ou deux. Elle avait du mal à entrer et sortir de la baignoire, à cause de son poids, et trouvait qu’une heure c’était trop peu. Mon Papou y allait très souvent, c’était un dandy, tiré à quatre épingles.

Après les ablutions, le plus réconfortant était évidemment de se réfugier dans l’atelier, notre cocon à tous, le mien en tout cas, parce que je ne voyais pas encore les tumultes qui agitaient les cœurs et les esprits des Grands.

Hélène Merrick

 

Photo extraite du livre « Il y a un siècle… l’Enfance », de Ronan Dantec

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CE N’EST QU’UN MAUVAIS MOMENT À PASSER (MAIS, PAS DE BRESSON, SVP!)

Je n’ai pas peur de la mort, mais je redoute ce court laps de temps qui la précède, durant lequel toute ma vie est censée défiler devant mes yeux.

D’abord parce que je m’ennuie à la plupart des remakes. Ensuite, parce que revivre certains moments pénibles peut seulement les rendre doublement éprouvants.

Supposons que je doive – j’en frémis déjà! – visionner en temps réel UN CONDAMNÉ À MORT S’EST ÉCHAPPÉ de Robert Bresson, qui m’avait tétanisé à 14 ans. Croyez-vous que dans, mettons, vingt ans, il se sera vraiment bonifié, et que les interminables intromissions de la petite cuillère dans le trou de la serrure me paraîtront moins mollasses? J’en doute, et cette fois, je n’aurai même pas la ressource de quitter la salle.

Il y a aussi plusieurs séances chez le dentiste dont je me passerais volontiers, des repas de noces ou de famille, un ou deux enterrements dont j’aimerais être dispensé.

Pour ce qui est de mes années de lycée, c’est simple : je ne veux garder que les meilleurs échanges avec les copains, mais aucun cours de maths ou de géo, aucune heure de gym ou de piscine (Molitor est maintenant fermée depuis plusieurs années, et je m’en félicite). L’allemand, je suis preneur ne serait-ce que pour réviser l’emploi de l’accusatif. L’anglais, bien sûr, et le français, à l’exclusion de la POÉSIE, s’il vous plaît, pour une raison qui tient à un nom, un prénom et une particule : De Vigny, Alfred, et à un titre, « La Mort du Loup ». Quel sombre crétin, quel fonctionnaire sadique du Ministère de l’Éducation nationale a-t-il pu penser que des garçons de douze ans avaient quelque chose à retirer de ce lugubre poème? J’étais alors tellement convaincu de son inanité que j’avais décidé de ne pas l’apprendre. Je fus, bien sûr, appelé au tableau pour en réciter quelques vers. Là, sous les yeux hilares de mes potes, j’essayai d’expliquer la raison de mon opiniâtre refus. L’immortel Bartleby, soutien de toujours, aurait été fier de moi, mais le prof, loin de me féliciter, me flanqua un zéro. J’eus au moins la vague satisfaction de lui avoir tenu tête, les bras croisés sur le torse dans une posture rebelle qui ne manqua sûrement pas de l’impressionner en secret. Maigre récompense…

Pour résumer, je ne rechigne pas à assister à la dernière projection de ma modeste vie, mais à condition de déterminer moi-même le choix et le montage des séquences, et de pouvoir pratiquer toutes les coupes qui rendront le film plus digeste et plus dynamique.

Est-ce trop demander?

Olivier Eyquem

 

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