Voyageurs des rues

 

 

 

 

 

 

 

Comme dans toutes les petites rues de Paris, des artisans ambulants égayaient ma rue.

Souvent, j’entendais « Iiiiéééé…. », c’était le vitrier, avec ses grandes vitres accrochées au dos, qui venait voir si on n’avait pas un carreau cassé à remplacer. Comme tous les autres itinérants, il criait d’abord sous les fenêtres, puis entrait dans les cours et lançait son appel.

D’autres fois, c’était « Aaiiii…on ! », il fallait deviner : « Habits, chiffons !» l’homme poussait une carriole avec un tas de vêtements et de tissus, des neufs avec des défauts, des usés, des occasions, des chiffons, des coupons. Je courais à la fenêtre, comme tous les gens du quartier, ils levaient la tête, attendaient qu’on viennent les voir.

Des gens apportaient des couteaux et des ciseaux à aiguiser au rémouleur. Il y avait de quoi faire, entre les modistes, les tailleurs, les fourreurs, les couturières, les aubergistes…

J’aimais bien entendre ces personnages arriver, leur chant montait depuis le bas de la rue jusqu’en haut, il enflait, il s’éteignait lentement au fil de leur progression.

On avait aussi droit aux chanteurs de rue. C’était des femmes ou des hommes, jeunes ou entre deux âges, la misère les poussait à quémander des piécettes en échange de leur talent. Ils avaient des voix qui portaient, qui se cognaient aux murs et résonnaient sur les pavés, traversaient les portes, se glissaient dans les cages d’escalier…

On leur lançait des pièces, enveloppées dans du papier pour qu’elles ne s’éparpillent pas n’importe où entre les pavés ou dans les caniveaux.

Il passait aussi des marchands de journaux à la volée, mais je me rappelle surtout les artisans.

Une carriole, un homme vêtu d’un tas d’étoffes superposées. Il poussait cette carriole dans laquelle s’entassaient d’autres vêtements, d’autres objets mystérieux ; il lançait comme une plainte « Habiiiiits-Chiffooons… » je le voyais par la fenêtre dans la rue, et dans la cour, où il psalmodiait plusieurs fois son annonce. D’une fenêtre çà l’autre, on pouvait suivre sa progression, voir ses clients fouiller dans ses affaires, trouver leur bonheur…

N’ayant pas de photos de ma rue, ou de Paris de cette époque-là,  j’ai trouvé dans des livres des photos de familles inconnues des années 50 qui devraient raviver vos souvenirs.

Hélène Merrick

 

En haut : Veillée en famille dans les années 50 (Photo Willy Ronis)

Ci-dessous : Une rue de Paris (Photo Robert Doisneau)


 

 

 


 

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Moments de vie

 

 

 

 

 

 

Il est des moments de vie qui restent en mémoire.

Il est des instants de vie que l’on voudrait retrouver.

Il est des secondes de vie que l’on aimerait revivre quelles qu’elles soient parce qu’elles sont une tranche de la vie, une tranche particulière.

Certes, il y en a d’autres qui restent dans le cœur plus que dans la tête, mais que l’on aurait souhaité ne jamais vivre donc encore moins revivre.

J’ai vécu ces moments particuliers où le monde environnant n’existait plus, où seule l’intensité de l’instant avait de la valeur. Un de ces temps de vie qui reste à jamais gravé dans la mémoire.

Le premier qui me revient en mémoire se passait dans les montagnes, en Isère, lors d’un séjour dans le chalet d’un ami, connu lorsqu’il était le moniteur de ski d’une de mes  classes découvertes. Il aimait bien les Parisiennes un peu « nunuches écolo » prêtes à garder ses moutons, nourrir ses poules ou cueillir et équeuter ses haricots verts qu’il congelait si soigneusement pour sa consommation hivernale personnelle.

Si les mecs de la montagne n’ont pas un caractère facile voire un peu ours, celui-là nous offrait l’opportunité de passer quelques jours dans un coin superbe. Cela valait bien quelques « sacrifices » voire une exploitation certaine !

Ce soir-là, toute la troupe – nous étions sept à loger au chalet, dont 4 Parisiennes rencontrées sur les pistes et le frère d notre hôte -,  était partie vaquer en ville ; seuls restaient le maitre des lieux et moi.

La nuit était tombée, les poules étaient rentrées. La cheminée crépitait gentiment diffusant une douce chaleur, exhalant l’odeur agréable du bois libérant toute sa résine dans la pièce unique qui servait de cuisine, de salle à manger, de salon de réception, et de cabinet de toilettes. Les chambres, disons plutôt des dortoirs étaient à l’étage et il fallait passer par l’extérieur, emprunter un escalier qui aurait demandé une vraie reprise en main, tant ses marches de bois avaient subi les assauts météorologiques.

Notre hôte était attablé sur la toile cirée aux couleurs passées lisant le journal du jour ; je venais de finir d’éplucher les légumes et les avaient jetés dans l’eau bouillante destinée à préparer la soupe du soir ; je m’étais assise en face de lui, toujours vêtue d’un tablier trop grand pour moi, reprenant mon livre.

Le silence régnait entre nous, mais aucune parole n’était nécessaire ; la chaleur de la pièce nous enveloppait, nous étions comme dans un cocon de bien-être. Il y avait comme une complicité entre nous, comme une  ambiance de plénitude qui aurait été brisée et même dénaturée par des paroles inadaptées.

Plusieurs minutes passèrent sans que rien ne vienne troubler ce moment particulier.

Une voiture fit crépiter les graviers du chemin. Les autres étaient de retour.

Le maitre des lieux me dit : « Dommage, on était bien ! »

Cette entente, ce moment de bonheur absolu,  je l’ai souvent retrouvée avec mon mari et, ces instants particuliers presque indescriptibles sont des moments de pur bonheur.

C’est la montagne qui m’a apporté des moments forts en émotions et en sensations. Il me revient un moment qui fut douloureux et angoissant mais qui reste un superbe moment de victoire.

Comme dit plus haut, les mecs des montagnes ne sont pas des hommes faciles à vivre, et ce moment de plénitude passé, est arrivé le moment de discorde. Une dispute toute bête : j’avais espéré qu’il me donne un ballot de laine de ses moutons qu’il venait de faire tondre.

Il me fallait donc éviter de rencontrer l’homme des montagnes  tout en conservant les relations amicales que j’avais tissées avec les autres membres du groupe.

Les Gremen étaient aussi des bergers, et en été, on montait les animaux dans les hauts pâturages. J’avais essayé d’être bergère, mais ce ne fut qu’un grand moment d’angoisse quand le troupeau derrière moi me donnait l’impression d’attendre le moment de ma chute afin d’organiser mon piétinement …  J’en suis sûre, je l’ai lu dans leurs yeux !

Il fallait que j’explique la dispute avec le « grand chef », dispute stérile et insignifiante mais dispute quand même à l’un des membres du clan. Donc pour rétablir la vérité et justifier mon départ du chalet, je suis montée au refuge avec ma 4 L et mon chien.

Pour éviter toute rencontre inopportune, j’avais garé ma voiture loin du refuge près d’un grand champ laissé en jachère. Je l’avais contourné à pied  avant de rejoindre le petit chemin qui menait au petit chalet.

La discussion allait bon train, si bien que nous n’avons pas vu la nuit tomber…. Nous avons été rappelés à la dure réalité lorsque nous avons entendu une voiture monter… Le bruit était caractéristique, la montée était rude et les moteurs surchauffaient. Etait-ce lui ? Il ne fallait pas prendre le risque de me retrouver nez à nez avec mon ex ami ; il fallait que je parte mais sans utiliser le chemin habituel qui me ramènerait à ma voiture.

Il ne me restait plus qu’à traverser le champ. C’était le plus simple ; en ligne droite je retrouverai ma voiture.

La nature ne m’a pas doté du sens de l’orientation, et ce soir là la nature m’avait encore compliqué la vie en étant une nuit sans lune.

Départ précipité du chalet,  mon chien en laisse pour être sûre qu’il ne reprendrait pas, par habitude, le petit chemin. Direction le champ et d’après ma logique, il fallait que nous allions tout droit et au bout du champ à gauche et nous retrouverions la route et la voiture.

C’est donc d’un pas décidé, tirant mon Chilpéric, qui comme tout fox terrier était une tête de mule, et ne comprenait pas le pourquoi de cette expédition nocturne à travers le champ alors que le chemin recelait tant de bonnes odeurs connues et rassurantes.

Les premiers mètres dans le champ me parurent faciles ; si ce n’est Chilpéric qui continuait à faire sa mauvaise tête. Il me fallait à chaque pas m’assurer de l’état du terrain et trainer le réfractaire à l’aventure.

Un obstacle se dressa sous mes pieds, ma main reconnue un gros tronc couché. Il me fallait l’enjamber tout en tirant mon chien. La manœuvre ne fut pas facile ; une perte d’équilibre me permit de me retrouver à quatre pattes, mais apparemment,  j’avais passé l’épreuve sans trop de bobo…

C’est ce que je crus.

Je ne comprenais pas pourquoi il me semblait tirer un poids mort…. Un petit retour en arrière en me servant de la laisse comme guide me permit de retrouver mon chien inerte… Ma main tremblante chercha dans ses poils la place du cœur mais je me contentais de sentir ses côtes se soulever régulièrement. Chilperic avait été entrainé dans ma chute et s’était cogné contre le tronc.

Je pris donc mon chien dans mes bras, refis la manœuvre du franchissement de tronc et continuait vaillamment la quête de ma voiture.

C’est qu’il était lourd, le bougre ! De plus, le terrain commençait à devenir marécageux, je m’enfonçais à chaque pas un peu plus….

La panique s’empara de moi. Il me fallait trouver un endroit sec où nous puissions passer la nuit et attendre les premières lueurs du jour pour essayer de se repérer dans cet univers bourbeux.

Chilpéric commençait à s’agiter dans mes bras, mais vu l’état du terrain il me semblait difficile  qu’il puisse avancer sans encombre.

Le temps me semblait long, la traversée du champ qui aurait dû, d’après mes calculs, ne durer qu’un quart d’heure devait maintenant facilement atteindre l’heure.

Je ne savais plus dans quelle direction aller….

Des sanglots nerveux me parcouraient le corps, la désespérance m’envahissait. Aucun repère visuel, les pieds trempés, un chien qui s’alourdissait à chaque pas dans les bras….

Mon regard fut attiré par une tache blanche zébrée…. Je n’osais espérer, mais je décidais d’avancer dans cette direction….

Ma voiture !  C’était ma voiture derrière des arbres ! Toujours le chien dans les bras, je me mis à courir vers elle. J’étais sauvée!

Claire Garsault

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Petite au cœur de Paris

Le premier bruit du matin, un grand fracas métallique dans la rue déserte, c’était le choc des poubelles, vidées sans ménagement par les boueux dans leur camion. Bientôt on dirait les “éboueurs”, mais au cœur du siècle dernier, on imaginait aisément ces hommes encagoulés et aussi noircis que des bougnats, en train de remuer la boue, la vraie, sans les sacs-poubelles d’aujourd’hui, secouant dans un nuage nauséabond ces grands seaux en ferraille et pas encore en plastique.

Je continuais de dormir, jusqu’à ce qu’un autre vacarme familier et strident se glissât dans mes rêves : le grincement aigu et continu d’une scie. Dans l’immeuble d’en face, l’activité d’une grande scierie réveillait les derniers dormeurs de la rue.

J’ouvrais les yeux sur la première lumière du jour, un assortiment de rayures dessinées sur les murs et l’armoire à glace par les interstices des volets. C’était ces mêmes bariolages bayadère qui me berçaient le soir avant de m’endormir.

Ma première sensation : une fraîcheur enveloppante qui me retenait dans mon petit lit. Le premier était en bois rose et formait une boîte rassurante contre le monde qui chaque jour me happait.

Maman arrivait, elle penchait sur moi son beau visage aux trois expressions familières : l’ironie, la lassitude et l’impatience.

Elle me passait mes vêtements, “habille-toi vite”, mais il faisait si froid dans la chambre que je les enfilais sans sortir les jambes de mes draps. Les mains encore au chaud sous les draps, je faisais glisser mes chaussettes sur mes pieds avant de les extraire et de les poser dans mes pantoufles. Maman m’embrassait sur la joue et repartait dans la cuisine.

La première odeur du jour, ma préférée, était celle de la fourrure.

Elle régnait dans tout l’appartement. Légère dans les pièces les plus éloignées comme la cuisine, la chambre des parents ou celle de ma sœur aînée,  elle devenait plus présente dans le couloir en L qui menait à l’atelier. J’y courais, mes savates faisant crisser le linoleum. Dès qu’on ouvrait la porte de l’atelier, l’odeur envahissait le nez, les cheveux, le corps entier. Même quand la pièce n’avait pas été chauffée, au petit matin, je me sentais enveloppée, emportée dans des bras rassurants, les bras de la maison. C’était dans l’atelier que je me sentais le mieux. Une pièce qui me paraissait grande, tout encombrée de tables, de planches à clous pour les peaux, de manteaux en fabrication. Presque toujours, j’y trouvais Papa en train de remplir le poêle de charbon et de déchets de fourrure balayés sur le sol. Il les nommait des boukloukias.

« Bonjour Trésor Joli », disait-il, et avec le premier baiser du jour, ma joue s’imprégnait du doux parfum de son savon à barbe.

Alors seulement, je me décidais à gagner la cuisine où Maman grelottait en préparant le petit déjeuner. Je traversais le couloir sombre, aussi froid que le reste de l’appartement. Depuis le temps, on s’était habitué, et plus personne, dans la famille, ne faisait de commentaires sur cette ambiance glaciale  qui ne disparaissait qu’aux beaux jours. A peine frissonnait-on en resserrant son gilet sur la poitrine.

La seconde odeur du jour était celle du café et du lait bouilli.

La cuisine donnait sur une cour; la fenêtre n’était séparée que d’un ou deux  mètres de l’immeuble d’en face, si bien qu’on apercevait nettement, à travers celle des voisins, leur lit à deux places, sur lequel trônait une poupée de fête foraine, sa robe à fanfreluches déployée autour d’elle, source perpétuelle d’admiration et d’envie.

Une fois vérifiée la présence de la poupée, je m’asseyais à un bout de la table, et Maman me versait du lait dans un bol avec un peu de Banania ou une goutte de café. Je grignotais une ou deux tartines de baguette beurrées, très légèrement car tout corps gras me donnait la nausée. J’étais ce genre de petite fille qui a rarement faim, qui chipote, qui a  toujours mal au ventre, qui vomit facilement, qui dort mal, qui se renfrogne à la moindre remarque, qui hurle pour appeler sa mère la nuit, quand toute seule, saisie d’une angoisse inexplicable, elle croit que des poux sont sur le point de la dévorer ou que sa poitrine va éclater.

De temps en temps, je croisais ma grande sœur, mais nous n’étions pas proches. Sept ans nous séparaient, elle allait déjà au lycée, quand je glapissais encore de terreur à l’école communale.

L’odeur de la fourrure est sans doute celle qui m’est la plus familière et voilà pourtant des décennies que je ne l’ai plus sentie. J’ai beau me promener parfois par hasard au rayon fourrure d’un grand magasin, ils ne sentent évidemment rien, ces manteaux et ces vestes, et même si j’en caresse au passage la jolie fourrure, elle n’éveille plus rien en moi. Si j’allais dans un atelier, je retrouverais quelque chose peut-être, mais pourquoi le ferais-je?

Papa est mort en 1984. Il a passé ses quatre dernières années dans un fauteuil roulant, devant sa télé, dans sa chambre qui avait été son dernier atelier. Il regardait « Gueule d’Amour »  aux côtés de maman lorsqu’il est tombé d’un coup. Sept ans plus tard, maman s’est envolée aussi, et depuis, je n’ai plus jamais été la même.

Hélène Merrick

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UNE ANNÉE AVEC MON PÈRE, de Geneviève Brisac

Ce récit autobiographique, clairement né dans l’urgence, a le rythme heurté de nos vies lorsqu’elles se confrontent au silence définitif d’un proche qui soudain nous échappe, abandonnant à l’improviste un inextricable fouillis de souvenirs et de secrets. On le reçoit comme une épreuve que l’auteur se serait imposée du fond de sa douleur, au mépris de toute pudeur, pour dire en premier lieu sa stupeur, sa révolte face au traitement institutionnel de la maladie et de la mort, avant que d’entreprendre un long monologue intérieur censé la rapprocher de son père. C’est cette quête sinueuse, balançant entre présent et passé, silences et révélations, qui constitue l’essentiel du propos de Geneviève Brisac dans « Une année avec mon père ». Un livre où chacun retrouvera une part de sa propre histoire.

Cela commence, comme tant de fois, par l’annonce d’un accident de la route. Le père est blessé, la mère, corps fragile en sursis, décède sur le coup, comme pulvérisée par l’impact. Une voix impersonnelle au téléphone enclenche le processus familier : départ précipité pour l’hôpital, attente docile, hébétée, aux urgences, formalités, documents à produire (il en manque toujours un), froideur tatillonne de l’administration aggravée par le mépris du « grand patron », dérisoire roitelet drapé dans sa dignité.

Le deuil de la mère s’achève avant même d’avoir commencé. Divers indices suggèrent qu’il ne pourrait s’accomplir, même dans des circonstances moins précipitées, tant restent forts les interdits et les barrières entre mère et fille. De retour à l’appartement, Geneviève Brisac est oppressée par l’odeur de tabac froid laissée par la disparue. Un vertige la prend au seuil de la chambre maternelle ; elle se sent incapable d’y pénétrer, et décrète qu’il faut la laisser à ses secrets. Les lecteurs, sensibles à la discrétion de l’auteur, renonceront à démêler ce qui relève ici de la phobie et du respect des morts. Certains se souviendront d’avoir eu l’attitude diamétralement opposée, et de s’être rapidement emparés d’un espace laissé vacant pour le remodeler, l’habiter, le faire exister autrement que comme un sanctuaire.

Le père, âgé de 87 ans, se remet de ses blessures contre toute attente. Ayant gardé toute sa fierté, il oppose aussitôt une barrière infranchissable à ceux qui voudraient s’apitoyer sur son sort, et déclare vouloir rentrer chez lui, sans rien changer à ses arrangements antérieurs : le passage occasionnel d’une aide ménagère teigneuse lui suffira. Un nouveau cauchemar commence alors pour sa fille, encore marquée par les souvenirs du récent infarctus paternel (le SOS avait échoué sur un portable ÉTEINT) et par les réminiscences, bien plus anciennes, des chutes répétées la grand-mère, qui maintinrent la petite Geneviève en état d’alerte permanent durant son enfance. Le corps n’oublie jamais de tels sons ni les vains appels à l’aide qui les accompagnent.

Entre le père et la fille s’engagent dès le retour des tractations souterraines complexes. Soucieuse de ne pas heurter le vieil homme en jouant à la garde-malade, Brisac s’applique à lui rendre des visites « fortuites » qui ne trompent guère. L’essentiel continue cependant de lui échapper : Geneviève avoue ne rien savoir sa vie privée, « de ses pensées, de ses désirs, de ses principes et de ses peurs », quasi rien non plus de sa double vie, aussi opaque que du vivant de la mère.

Il y a, entre ces deux êtres, autant de réticences et d’embarras que de connivence, d’histoires codées que de prudents silences. Ce texte qu’on lit « à livre ouvert » est aussi le récit de multiples fermetures et mystères insolubles : mutisme paternel, chambre inviolée de la mère, qui renvoie étrangement à l’antre de l’écrivain George Haldas, encombré de gigantesques amoncellements de journaux et de livres montant jusqu’au plafond (« Il s’est enterré vivant dans du papier. »)

Même impression de fermeture, blessante et encore plus incompréhensible, du côté de Michel Butor, le meilleur ami de sa mère, qui n’aura pas un mot pour elle, justifiant a posteriori le peu d’estime qu’elle avait pour les écrivains – « ces monstres d’indifférence ».

Mais le silence se fait encore plus pesant et aliénant au sein de la famille de l’écrivain – liée aux banquiers Lazard -, où l’on ne parle pas de crainte de gaffer, où l’on rejette ses origines, son passé pour éviter de transmettre fautes et douleurs, pour se rendre « libre », avec pour conséquences l’ignorance, l’absence de dialogue, l’entière mais abstraite dévotion à l’avenir, aux autres, au progrès, au bien commun (page 141). Le cœur du livre se trouve peut-être là, dans cette page admirable, extraordinairement dense où se dévoile du même coup la logique profonde d’une vie déracinée, arrivée au stade où l’on ne peut plus poser aux siens les questions qui comptent le plus.

Olivier Eyquem

 

« Une année avec mon père », de Geneviève Brisac, Éditions de l’Olivier, 2010

 

 

 

 

 

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Les secrets de l’hippocampe ou souvenir et mémoire

« J’ai la mémoire qui flanche
Je me souviens plus très bien
Lequel de nous deux s’est lassé
De l’autre le premier
Était-ce moi, était-ce lui
Était-ce donc moi ou lui
Tout ce que je sais, c’est que depuis
Je ne sais plus qui je suis… »

 

Tout le monde a en mémoire ces quelques phrases de la célèbre chanson de Jeanne Moreau, C. Bassiak et F. Rauber

La mémoire est un processus complexe qui comporte trois phases : apprentissage (attention – répétition), stockage de l’information puis restitution (évocation et reconnaissance). Ces phénomènes ne sont pas sous la dépendance d’une région précise ou spécialisée du cerveau, car notre mémoire siège dans plusieurs zones. La mémoire est donc une conception socialisée alors que le souvenir est personnel, chargé de subjectivité.

Avoir de la mémoire, se souvenir sont bien deux actions différentes de notre cerveau. Ils ne font pas appel à la même aire.

La capacité à acquérir des souvenirs conscients est localisée dans ce qu’on appelle l’hippocampe, qui est bien utile pour la mémorisation à long terme. C’est lui qui va redistribuer les souvenirs dans les parties du cerveau dépendant que nos perceptions (olfactives, visuelles, auditive, gustative, tactile). Il nous permet la reconnaissance et l’association.

C’est donc tout notre corps qui est un organe de perception, c’est par lui que passe tout ce que nous percevons, il est l’intermédiaire incontournable entre le monde extérieur et notre mémoire.

Pour que cette perception devienne souvenirs, qui sont le plus souvent indépendants de notre volonté, mais par contre dépendants de notre patrimoine génétique, notre histoire familiale, notre personnalité et bien sûr du vieillissement.

Cette mise en mémoire de nos perceptions se fait principalement par la répétition ou les associations, mais dans le cas des souvenirs, leur entrée dans nos mémoires se fait par le biais de l’émotion et de l’affect. C’est de ce mode d’acquisition que dépend l’intensité du stimulus plus que de la perception même. C’est ainsi qu’un paysage où l’on a éprouvé des sensations particulières, une musique qui est associée à un événement particulier, un parfum, un plat… restent imprimé dans notre mémoire. C’est la mémoire affective.

Par elle tout est affect. Notre vie est en relation permanente avec les objets, les êtres, la vie, nous-mêmes. Comme dans toute relation se tisse un lien affectif. Il y a comme un plaisir insouciant ou une indicible tristesse à se souvenir d’un moment particulier, d’un être cher, d’un objet particulier, d’un lieu, d’une musique … Ce qui est essentiel c’est la dimension affective qui nous lie à ce souvenir plus que le souvenir lui-même. Cette perception particulière laisse comme une cicatrice qu’un événement, un mot, un objet …va « rouvrir ».

Ce sont ces moments de joie ou de tristesse intense qui tissent nos souvenirs à long terme.

Lorsqu’un écrivain se lance dans le récit d’un souvenir c’est souvent par le biais d’une sensation, d’une réminiscence, de la vision d’un lieu …. Il ne provoque pas ce rappel il est suscité par les circonstances. C’est ce type d’émotion que l’on retrouve chez Proust et sa madeleine, mais aussi chez Chateaubriand que le chant d’un oiseau entendu à Montboissier ramène à Combourg.

Le souvenir est comme endormi en nous, et au rappel, il reprend vie, se reforme, soit solitaire soit lors de réunions d’amis : «  Tu te souviens d’Untel qui …. ? », où l’on constate le plus souvent que sur un même événement, les souvenirs divergent.

C’est ainsi que toute l’histoire orale puis écrite a été conservée, mais surtout enrichie des différents points de vues et des différentes interprétations d’un même événement au point qu’il est difficile de faire la part entre l’événement et le subjectif. Ainsi se créent les mythes.

Le souvenir est donc une construction sous l’influence des émotions, de l’humeur des images sensorielles, de la répétition, de la conscience de soi et de la présence de l’autre.

Claire Garsault

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Pour ne pas broyer du noir… broyons

Évacuer certains de nos plus mauvais souvenirs fait partie intégrante du rituel de mémoire. Cette liquidation, plus ou moins méthodique, plus ou moins artificielle, est censée libérer un espace de notre cerveau afin de le rendre propre à accueillir d’autres souvenirs, positifs ceux-là. C’est sur cette notion, un tantinet naïve, que s’est bâtie à notre époque la tradition latino consistant à enfermer le 1er de l’An toutes sortes d’articles porteurs de mauvais souvenirs dans des poupées géantes destinées au bûcher. On peut y voir une variante de très anciens feux de joie comme ceux de la « Guy Fawkes Night » anglaise. Cette fête,  encore célébrée de nos jours, commémore l’échec de la « conspiration des poudres » qui visa à faire exploser le Parlement de Westminster le 5 novembre 1605. Une effigie du comploteur principal Guy Fawkes est livrée aux flammes à cette occasion ; on y ajoute aussi, depuis quelques années, divers objets symbolisant les malheurs de l’année. (http://fr.wikipedia.org/wiki/Guy_Fawkes_Night)

Depuis 2007, les Newyorkais ont pris l’habitude de confier leurs pires souvenirs à… une broyeuse industrielle géante parquée sur Times Square. Le 29 décembre, baptisé « Good Riddance Day », est l’occasion de détruire publiquement les photos d’anciens petits amis, d’employeurs exécrés, voire les clichés d’opérations subies dans l’année. En 2007, un prix de 250 dollars fut attribué à une ancienne institutrice de Manhattan, pour un collage composé à partir d’une photo de la proviseure qui avait fait de sa vie un enfer.

O. E.

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Mémoire du Champagne

Le vin de Champagne est certainement le premier à avoir fait l’objet d’un assemblage. Avant même qu’il soit mousseux, on avait pris l’habitude dans cette région d’associer différents crus car, le climat plutôt rigoureux n’autorisant pas toujours une parfaite maturité des raisins, on avait constaté que l’on obtenait ainsi un résultat beaucoup plus séduisant. C’était d’ailleurs la grande spécialité de Dom Pérignon, le célèbre moine du XVIIe siècle, qui n’a sans doute jamais “inventé” le champagne pétillant mais était, en revanche, fort réputé pour ses talents de dégustateur et avait commencé à codifier cette science toute nouvelle de l’assemblage.

Depuis trois siècles que le champagne mousseux existe, les méthodes d’élaboration se sont, bien sûr, affinées. Dans chaque maison de négoce, le chef de cave, l’homme en charge d’élaborer les cuvées, lorsqu’il en prépare une destinée à donner un vin non millésimé, avant de déclencher la seconde fermentation qui produira la mousse, assemble non seulement des vins de différents crus de la dernière vendange mais leur en adjoint le plus souvent d’autres, dits “vins de réserve” et ayant une ou plusieurs années de cave, afin d’obtenir ce que l’on appelle le “goût maison”. Goût que l’on doit retrouver d’année en année et qui, d’une certaine façon, “signe” le vin ; en tous cas, fait que le consommateur se reconnait dans telle ou telle marque. Le vin étant un produit vivant, il n’y a évidemment aucune recette absolue pour retrouver ce goût : chaque année apporte ses variations, ses caractéristiques. La transmission de la mémoire est donc essentielle. Au printemps dernier, chez Mumm, on goûtait la première cuvée assemblée par un tout jeune chef de cave, Dominique Demarville. Il ne s’agissait encore que de vin tranquille, mais pour ce moment important, tant pour la carrière de ce nouveau responsable que pour la marque, ses trois prédecesseurs, couvrant à eux trois plus de cinquante ans d’exercice, avaient tenu à être présents, témoignant ainsi de ce passage de relais de génération en génération mais aussi de la permanence du goût

Gérard Liot, lui, est chef de cave depuis dix ans chez Champagne Bollinger, et il en a passé le double après son diplôme d’œnologie comme adjoint de Guy Adam, son prédecesseur dans cette maison aux méthodes de vinification particulières. C’est au cours de toutes ces années, en dégustant quasi quotidiennement, qu’il a appris à reconnaître ce goût et, pour préparer le “Spécial Cuvée”, le vin non millésimé de la marque, à pouvoir le retrouver en réunissant une trentaine de crus différents et 8 à 10% de vins de réserve choisis parmi environ quarante. Pour lui, les méthodes de vinification de la maison (en petits contenants, futs ou cuves, permettant de vinifier parcelle par parcelle et de connaître ainsi parfaitement la provenance de telle ou telle pièce) lui offrent la palette la plus large, et la plus fine, pour exercer ce qu’il faut bien appeler son talent. Dans le cas d’un vin millésimé, la question qui se pose est différente : s’il y a bien toujours typicité de la marque, le goût maison passe au second plan pour laisser le maximum d’expression au millésime. Mais pour obtenir ce résultat, il suffit d’assembler entre quinze et vingt crus différents et, bien entendu, aucun vin de réserve.

C’est pour cela que le champagne est unique. Les vins mousseux en général sont déjà les seuls à se faire “dans” la bouteille : les autres y vieillissent mais existent déjà au préalable. Le champagne, lui, est de plus le fruit d’un assemblage complexe qui, contrairement à tous les autres vins ou spiritueux, aboutit pour finir à un produit radicalement différent de ceux de départ. Rude travail de prospective !

Bénédict Beaugé

Historien de la cuisine, créateur du site http://www.miam-miam.fr

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Gôut(s) et Mémoire

Bénédict Beaugé : « Le Casse-tête du Goût »

Évoquer le goût tourne vite au casse-tête : en effet, de quoi est-il véritablement question ? Le mot, fortement polysémique — c’est le moins que l’on puisse dire ! —, nous entraîne sur des pistes diverses. Dans un prochain numéro des Cahiers de la Gastronomie, il doit être question de ce qui rapproche ou différencie goût (gustatif) et (bon) goût : il n’y sera donc fait qu’allusion ici. Mais, comme le dit l’écrivain gastronomique Bill Bufford dans la préface de la dernière édition américaine de la Physiologie du goût traduite par M.-F. K. Fisher[1] : « Quelquefois, je pense à cette condition [la nature “transversale” de la gastronomie] comme conséquence de l’essence même de la cuisine, sa capacité à tout être : elle est identité, et culture, et histoire. Elle est la science, et la nature, et la botanique. Elle est la terre. Elle est notre famille, notre philosophie, notre passé. Elle est la chose la plus importante de nos vies. Elle est plus que ses ingrédients. Elle est transcendante ». Rien d’étonnant donc que l’on soit obligé à chaque instant de franchir les limites que l’on tente de se fixer et de faire fi des meilleures résolutions. Nous essayerons, cependant, de nous cantonner, ici, à l’aspect strictement « gustatif ». Pour autant, nos tribulations ne sont pas terminées : le goût, en effet, nous sert à discriminer des goûts… Et que l’on dénomme ceux-ci « saveurs » ne change rien au problème. Ne faudrait-il pas mettre ce dernier mot au pluriel, d’ailleurs, tant les questions qui se posent sont nombreuses ? L’intérêt récent des sciences humaines et sociales pour le fait gastronomique, le développement des neurosciences peuvent nous apporter quelques éclaircissements sur les mystères de notre cavité buccale et nous aider à imaginer une nouvelle « Physiologie du goût ». Essayons donc d’y voir plus clair…

les différentes composantes du goût

En fait, ce que nous appelons communément « goût » recouvre différentes sensations : le goût proprement dit, mais aussi l’odorat, qui interfère constamment avec le premier dans des conditions « normales » de dégustation, et enfin le toucher, avec tout son cortège de sensations somesthésiques [voir C.G. n°2]. C’est en 1824 que Chevreul publie dans ses Considérations sur l’analyse organique une énumération précise des phénomènes en œuvre lors de la dégustation[2]. La publication de cet ouvrage est donc exactement contemporaine de celle de la Physiologie du goût [1825]. Mais ce n’est qu’assez récemment que l’on a pu commencer à démêler l’écheveau constitué par la perception de ces différentes sensations, car cette connaissance plus pointue des phénomènes mis en jeu doit beaucoup aux techniques modernes d’investigation, en particulier celles de la biologie moléculaire et de l’imagerie par résonance magnétique (I.R.M.). Comme le rappelle Annick Faurion[3], « Pour le physiologiste, le goût est la sensation, née dans les microvillosités des cellules sensorielles des papilles gustatives, véhiculées par les nerfs gustatifs. Cependant, les modalités sensorielles représentées dans la cavité buccale sont multiples : somesthésiques et chimiques — thermique, tactile et proprioceptive, d’une part, gustative, olfactive et chimique trigéminale [transmises par le nerf trijumeau], d’autre part. Les stimulus présentés en bouchent stimulent simultanément toutes ces modalités ». Les sensations olfactives sont impossibles à dissocier de celles proprement gustatives si on ne met pas en place un dispositif pour empêcher l’air de remonter dans les fosses nasales (en insufflant de l’air par les narines, par exemple. Les sensations trigéminales permettent de percevoir tous les effets de textures, de consistances, mais aussi les mouvements (les bulles du champagne, par exemple), les sensations thermiques et de douleur — un acide à faible concentration sera ainsi perçu comme saveur pure ; à plus forte concentration, s’ajoute à celle-ci la brûlure.

théories des saveurs

Concernant le goût proprement dit, tout au long du xixe siècle, des théories ont été échafaudées, certaines fois en faisant de graves contresens comme lors de la mise en place de celle des quatre saveurs et d’une cartographie (restrictive) de la langue lui correspondant. À cette époque, le seul moyen d’investigation dans ce domaine était l’introspection et il le restera encore longtemps. Aucune technique de mesure n’était encore au point : ce n’est, en effet, que dans les années 1940, que purent être effectuées des mesures électro-physiologiques sur les neurones eux-mêmes, quantifiant l’information envoyée vers le cerveau. S’inspirant, donc, du système des couleurs fondamentales, on a imaginé des saveurs tout aussi fondamentales et on en a trouvé quatre, dont trois correspondent en fait strictement à des produits (salé, doux, acide), ce qui facilitait les choses. Cette  classification en quatre catégories peut être attribuée à Adolf Fick, médecin allemand (inventeur, par ailleurs, des premières lentilles de contact) qui, en 1864, publie un ouvrage sur la physiologie des organes sensoriels. Au tournant des xixe et xxe siècles, une controverse oppose deux chercheurs, le chimiste Cohn qui défend cette position (quatre qualités isolées) et le psychologue H. Henning qui envisage, lui, ces quatre saveurs, non pas comme des absolus, mais plutôt comme des pôles idéaux entre lesquels les véritables saveurs trouvent leurs places dans un continuum. En 1916, il en donne une représentation sous forme d’un « tétraèdre des saveurs ». Le malheur est qu’il a été mal compris et que les quatre saveurs sont restées des fétiches intangibles, ce qui lui est d’ailleurs généralement attribué, conditionnant les recherches à venir, comme le remarquait encore Annick Faurion dans un article assez ancien de L’amateur de bordeaux[4] : la sérendipité n’était pas encore à la mode et l’on n’a trouvé alors que ce que l’on cherchait, quatre saveurs en l’occurrence. Comme le remarque toujours cette chercheuse, il en est suivi une véritable erreur épistémologique dont les conséquences sont encore visibles dans un certain nombre de traités sensés enseigner ce qu’est le goût. Il a donc fallu attendre encore quelque temps pour comprendre que cette histoire de saveurs débordait largement ces étroites limites.

multimodalité

Que ces différentes sensations soient perçues concomitamment brouille, en effet, les pistes. Ainsi, au cours de l’histoire ou dans d’autres cultures, le nombre de saveurs de base a pu être beaucoup plus élevé, mais, quelquefois, parce que toutes n’étaient pas des sensations strictement gustatives. Depuis quelques années, grâce à des échanges plus étroits avec le monde asiatique, est apparue une cinquième saveur, l’umami, qui est la saveur du glutamate de sodium et que l’on pourrait qualifier comme étant celle, propre, des protéines, mais il semblerait qu’il y en ait bien d’autres : où classer la réglisse, par exemple ? Annick Faurion, pour sa part, estime que pour rendre compte des perceptions gustatives il faut imaginer un espace à dix dimensions au minimum[5].

Mais ce n’est pas tout… non seulement les cellules sensorielles peuvent percevoir les différentes saveurs (dans des proportions, certes, variables), mais la plupart d’entre elles le font de stimulus de natures différentes également, par exemple gustatifs ET tactiles, ou gustatifs ET thermiques, gustatifs ET olfactifs. Quelques unes d’entre elles, cependant, sont unimodales et ne perçoivent donc qu’un type de stimulus, gustatif, tactile, thermique, olfactif, etc. Toute la chaîne, du récepteur à la zone du cerveau qui interprète les informations reçues, en passant par les nerfs eux-mêmes et leurs noyaux de convergence, est ainsi multimodale. Il semblerait que ce soit l’ensemble des perceptions qui permette de se repérer, de déceler des configurations différentes et de constituer ainsi une image du stimulus, donc de lui attribuer un « goût »[6]. Cependant, ce caractère multimodal de la perception est à l’origine de ces incertitudes dont nous sommes parfois l’objet : est-ce un goût à strictement parler, n’est-ce pas plutôt une sensation tactile ? Annick Faurion cite ainsi la notion de « crémeux », mot qui évoque à la fois une texture, mais aussi une saveur (identifiée comme telle dans certains systèmes). Enfin, pour couronner le tout, des recherches récentes ont montré que chez certains sujets[7] des zones du cerveau réagissant à des stimulus gustatifs sont également des zones du langage et que le temps de réponse est particulièrement long, ce qui laisserait penser que, dans certains cas, l’identification de la sensation passe d’abord par l’acte de nommer.

des goûts et des couleurs…

Mais nous n’en avons pas fini avec la complexité, car ce que nous appelons « goût » n’existe, en fait, que de façon virtuelle : il s’agit de l’image créée par le cerveau à la réception d’influx nerveux suscités par des stimulus d’ordre physique ou chimique. Il est donc question d’une représentation culturelle : ici, rien d’inné, tout est acquis. Ajoutons à cela, que si chacun a sa propre histoire qui lui fait interpréter de telle ou telle façon tel ou tel stimulus, ceux-ci, d’un point de vue strictement physiologique, ne sont pas perçus de la même manière, chaque individu ayant sa propre distribution de récepteurs (les cellules sensorielles des papilles qui constituent l’interface). Nous sommes tous différents dans la perception que nous avons des saveurs, c’est à dire que nous avons tous une topographie des récepteurs et des seuils de réactivité différents. Ainsi, le fait de resaler systématiquement un plat peut avoir une origine culturelle — être originaire de la montagne, par exemple, où la consommation de salaisons est une tradition — ou, tout aussi bien, génétique, c’est à dire avoir « de naissance » un seuil de sensibilité au sel élevé, ce qui oblige à saler davantage pour parvenir à percevoir sa saveur. Il est d’ailleurs amusant, voire un peu paradoxal, que ce manque nous fasse désigner comme particulièrement amateur de telle ou telle saveur : l’attirance peut être suscitée par une certaine déficience. Alors, passion véritable ou défaut de sensibilité ? Nul ne peut trancher, sauf à faire des mesures scientifiques : l’introspection ne nous est, ici, d’aucun secours.

La mémoire joue donc un rôle primordial puisque, en définitive, c’est elle qui permet la constitution de ces « images » appelées « goûts ». Selon Patrick MacLeod, « le répertoire alimentaire de chaque individu se construit progressivement par un apprentissage qui dure toute la vie (certains pensent même qu’il commence in utero[8]). La mémoire enregistre fidèlement la signature sensorielle des mets ingérés, mais en y adjoignant la note hédonique correspondant au degré de satisfaction ou de gratification post-prandiale éprouvée par le convive, même si celle-ci n’a aucun rapport direct avec le mets en question : en effet la seule relation qui compte pour la mémoire est la simultanéité.[9] » Mais la perception n’est pas si déterminée que cela car les cellules gustatives qui ont une durée de vie très courte ne cessent de se renouveler et la transcription des messages reçus par le cerveau peut évoluer dans le temps, permettant par exemple d’apprécier un aliment que l’on rejetait auparavant.

les mots pour le dire

Les mots manquent donc pour traduire l’incroyable diversité des saveurs et, pourtant, ils sont indispensables : ils servent à actualiser la mémoire. Cependant, il devient clair qu’il faut, si ce n’est s’en méfier, prendre des précautions avant de les utiliser. Comme le dit Patrick MacLeod, « devant l’impossibilité où se trouvent deux observateurs de comparer directement leurs sensations respectives, leur tentation sera toujours grande de supposer qu’elles sont identiques. D’une part, il est plus rassurant de penser qu’on est “comme tout le monde” et, d’autre part, la vision et l’audition nous apportent quotidiennement la preuve que l’on peut décrire ce que l’on ressent et le faire ainsi partager à une tierce personne. Pourquoi les choses en iraient-elles autrement dans le cas du goût et de l’odorat ? Ce serait contraire au bon sens.[10] » Ce faisant, il attire notre attention sur deux points qui semblent très importants. Le premier concerne le fait qu’il ne faut pas perdre de vue que nous naviguons en pleine subjectivité puisque les perceptions que nous avons, les uns et les autres, sont toutes différentes et que l’introspection ne suffit pas, pour chacun d’entre nous, à démêler ses propres sensations. La seule issue pourtant est de parler, de parler sans cesse pour parvenir à une meilleure analyse de celles-ci. Si l’on ne peut transmettre de certitude que l’autre pourrait partager et faire sienne, du moins peut-on lui offrir notre perception en gardant à l’esprit qu’il y a de grandes chances que la sienne soit différente. Le second point est qu’il est dangereux de penser que le goût fonctionne comme la vision… Mais, là, on se prépare à entamer le débat goût (gustatif) et (bon) goût, et c’est une autre histoire.

Le goût selon Chevreul :

La saveur d’un corps ne doit être énoncée qu’après la description des effets de ce corps sur le tact ou le toucher et sur l’odorat ; car ces mêmes effets sont produits lorsque le corps agit sur l’organe du goût. Ainsi, 1° le chlorure de calcium et l’hydrochlorate de chaux mis sur la langue donnent lieu le premier à un dégagement de chaleur, et le second à un abaissement de température, comme ils le font quand ils sont appliqués sur la peau et qu’ils se combinent à l’eau de la transpiration; et les effets produits dans la bouche sont toujours beaucoup plus intenses que ceux qui le sont sur la peau, par la raison que le premier organe est plus sensible et plus humide que le second : en même temps que l’on sent un changement de température, ou très peu de temps après, on perçoit la saveur du corps. 2° Si une substance sapide et odorante est introduite dans la bouche, l’odorat sera affecté en même temps que le goût, et la preuve c’est que si les narines sont pressées l’une contre l’autre, la sensation de l’odorat s’évanouira complètement, parce qu’alors l’air, qui s’est chargé dans la bouche des parties odorantes émanées de la substance, ne pouvant plus être expiré par le nez, ne portera plus à la membrane pituitaire les molécules qui occasionnent la sensation de l’odeur. Dans le cas où les narines sont pressées, il n’y a donc que les sensations du tact de la langue et du goût qui soient perçues. On ne saurait se faire une idée des différences extrêmes qui existent entre les sensations qu’on perçoit d’une substance sapide et odorante, suivant que le passage de l’air expiré par-le nez est libre ou interrompu.

Chevreul, op.cit., chap.III, § 69

lectures

Chiva Matty, Le doux et l’amer

Paris, PUF, 1985

Les réflexes gustatifs chez le nouveau-né et la formation du goût chez l’enfant.

Holley André, Le cerveau gourmand

Paris, Odile Jacob, 2006

L’auteur nous fait découvrir nombre des mécanismes mis en jeu dans la gustation qu’il n’est pas possible de retranscrire ici, en particulier ceux ayant trait au plaisir.

(collectif), Le goût

Paris, L’amateur de bordeaux, Cahiers, 1992

Numéro hors-série de la revue, avec des articles de Patrick MacLeod, Annick Faurion, Claude Fischler, entre autres, et un très intéressant papier de Jean-Louis Flandrin portant un « Regard historique sur l’acidité des vins ».

Barthes, Roland, « Lecture de Brillat-Savarin »,

in Brillat-Savarin, Physiologie du goût, Paris, Hermann, 1975

Pour les rapports du goût avec le désir et le langage.

Borillo, Mario, et Sauvageot, Anne (dir.), Les cinq sens de la création

Seyssel, Champ Vallon, 1996

Ouvrage collectif issu du Forum des Arts de l’Univers Scientifique et Technique et traitant du thème « Comment la dimension sensorielle de l’œuvre se greffe-t-elle sur sa structure formelle ? » On y trouve un important article d’Annick Faurion : « Goûter et faire goûter ».


[1] Bufford (Bill), Introduction, in Brillat-Savarin, The Physiology of Taste : or Meditations of transcendental Gastronomy, New York, Everyman’s Library, 2009 [trad. M.-F. K. Fisher ; édition originale, New York, The Heritage Press,1949]

[2] Chevreul (Eugène), Considérations sur l’analyse organique et sur ses applications, Paris, Levrault, 1824 [chap.III, § 69]

[3] Faurion, 1996

[4] Faurion Annick, « Mille et une saveurs et seulement quatre mots pour le dire », in Le goût, Paris, L’amateur de bordeaux, Cahiers, 1992

[5] Faurion, 1996

[6] Holley, 2006

[7] L’étude n’a été menée jusqu’à présent que sur des sujets droitiers.

[8] Ce qui expliquerait le goût soit disant inné pour le sucré : en fait il s’agirait d’une habitude contractée avant la naissance, la saveur sucrée correspondant à l’interruption du malaise hypoglycémique ressenti par le fœtus.

[9] MacLeod, 1992

[10] MacLeod, Patrick, « Le goût en question », in Le goût, Paris, L’amateur de bordeaux, Cahiers, 1992

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On s’est quittés sur un sourire

« On s’est quittés sur un sourire ». Cette phrase me revient comme un leitmotiv, à la fois apaisant et douloureux. Rien que le mot « quitter » me submerge, et ravive ma douleur.

Je le revois sur son lit de souffrance, luttant chaque instant pour maintenir le lien qui nous avait unis pendant ces vingt-sept ans. Puis, ce lien si fort dans notre vie, s’était rompu et il s’était endormi pour toujours.

La nuit de sa mort, je m’étais réveillée en sursaut vers 2h30. A cet instant entre le sommeil et le réveil, je savais : c’était fini.

Fini, ces deux mois de souffrance ; ces deux mois où j’avais vu celui qui fut mon amour partir tout doucement. Ces deux mois où j’avais senti sans me l’avouer la vie l’abandonner peu à peu. Cette vie qui le quittait, je l’avais ressentie dans mon âme, dans mon corps à l’instant où lire lui était devenu impossible, et que le sommeil gagnait sur son temps de veille.

Et pourtant, je le refusais : tant qu’il était en vie, il n’y avait rien à craindre ; Il ne fallait pas penser à sa mort ; ainsi elle ne viendrait jamais le prendre

Il fallait que j’attende pour dire toute ma souffrance, mon angoisse. Pour le raconter. Il fallait que j’attende enfin le moment où je pourrais appeler quelqu’un et parler et raconter et dire et le faire vivre encore et encore. Mais pas pendant sa maladie, je n’avais pas le droit, il fallait que je sois forte pour que lui se batte.

Mais ce matin-là, il fallait que je parle. Une amie a répondu à mon appel, alors je nous ai raconté, je l’ai raconté. C’est pendant cet appel que le message de l’hôpital s’est enregistré : Vous avez reçu un appel du 01 …………. A 7h10 « Mme G., Pouvez-vous rappeler l’hôpital s’il vous plaît »

Je savais et pourtant je refusais, cela ne pouvait être, pas lui et sa grande force, pas lui et son amour. Avec une grande fébrilité que donne l’angoisse d’une annonce que l’on connaît, j’ai composé le numéro : « Bonjour je suis le docteur X, médecin de l’hôpital de Nanterre, je voulais vous dire que votre mari nous a quittés ce matin à 7h »

 

D’assise sur le canapé, je me suis retrouvée à terre. Mes jambes ne me portaient plus. Ce que je redoutais devenait réalité. Alors j’ai parlé de lui, à cet homme qui ne le connaissait pas, plusieurs minutes. Puis, je me suis rendu compte de l’absurdité de la situation « Pardonnez-moi, Docteur… » « Non, ne vous inquiétez pas, je suis là aussi pour vous »

Pourtant, au fond de moi, je ne pouvais pas croire que cet appel m’était destiné, mon Alain ne pouvait m’avoir quittée. Il devait forcément y avoir une erreur. C’était du domaine de l’impossible. Il avait toute sa vie été une force de la nature, refusant toute douleur, refusant de se plaindre pour le moindre « bobo ». C’était moi qui prenais rendez-vous auprès des médecins lorsque je le sentais fatigué ou souffrant trop de son estomac.

Quelque temps après son décès, je me suis rappelé que deux mois auparavant, il m’avait avoué qu’il sentait son corps le trahir : « Tu sais, je crois que je n’en ai plus pour longtemps. » avait-il lancé négligemment alors que j’étais en train de préparer le repas. C’était un jeudi, un de ces jeudis pénibles remplis de réunions stériles qui me mettaient en révolte contre le système. Ma patience avait été mise à rude épreuve ce jeudi-là, et c’est pourtant ce soir-là qu’il avait choisi pour me faire cette annonce. « Ne dis pas de bêtises, s’il y a quelqu’un qui doit partir ce sera moi et mes maudites cigarettes. » « Je suis de plus en plus fatigué ; » « C’est normal, tu ne rajeunis pas et tu sais que cette période de fin d’année scolaire est toujours un moment difficile. C’est pareil à la rentrée. Chaque année, tu fais le même constat. »

Il n’avait pas insisté. Quelque part il ne voulait pas me faire du mal. Il a passé notre vie à me protéger de moi-même et de ma famille. Il m’aimait.

Cet aveu a disparu dans les méandres de nos vies professionnelles et de l’intensité d’une fin d’année scolaire. Jamais plus il n’en avait reparlé.

Alors je me suis mise à culpabiliser. « Mais non, ne t’en veux pas, il était déjà trop tard. Cela l’aurait encore fait souffrir plus longtemps » me disait-on… Mais qu’importe, je m’en voulais. J’aurais peut être pu le sauver.

« Il m’a quitté, mais, sur un sourire. » Ah ! Ce sourire, comme il me réchauffe le cœur, comme je le conserve précieusement comme un trésor, comme j’aime l’entretenir.

Encore et encore, le soir, avant de m’endormir, je revis la scène, comme pour ne pas rompre ce fil de la vie. Comme pour maintenir en suspens cette fraction de seconde qui nous a définitivement séparés.

Il avait choisi, un moment où je n’étais pas auprès de lui pour amorcer sa descente progressive et inexorable vers la mort.

Ce jour-là, j’avais rendez-vous avec Max, notre ami médecin, afin qu’il prolonge mon arrêt maladie me permettant ainsi de rester auprès d’Alain. Max, celui qui avait fait qu’Alain ne soit jamais considéré comme un malade lambda, Alors que je me dirigeais vers la porte de Versailles mon téléphone retentit : « Il faut que vous veniez immédiatement, votre mari n’en a plus pour longtemps ».

Comment ai-je trouvé la force de rejoindre Max ? Quels mécanismes se sont mis en route afin que l’on me ramène après de lui le plus vite possible ? Comment ai-je trouvé l’énergie nécessaire pour prévenir nos enfants, ses deux meilleurs amis ? Je ne voulais pas qu’il parte sans les avoir revus, sans qu’il sente leur présence près de lui.

Il semblait qu’il m’avait attendu pour que nous puissions nous dire revoir, et que je puisse lui dire mon amour et lui donner mon autorisation pour partir. « Tu peux partir maintenant, je suis fière de toi, tu t’es bien battu. » Il fut pris d’un spasme, sur lequel, je lui hurlai un dernier « Je t’aime ».

L’après-midi, les médecins ne nous laissaient que peu d’espoir. Un interne, las de nos sempiternelles questions sur son état, était même venu lui pincer le bout d’un doigt pour nous prouver médicalement que c’était la fin, qu’il était entré dans un coma profond.

Le lendemain, nous sommes arrivés à la clinique pleins d’appréhension, avec la peur chevillée au cœur de le retrouver dans le même état, de devoir rester auprès de lui à attendre son dernier soupir. Sachant que je ne pourrais plus lui parler, lui raconter, lui demander conseil…

Je suis entrée dans la chambre presque sur la pointe des pieds, avançant la tête comme laissant mon corps dans le couloir comme pour mieux fuir. Il était là, réactif, les yeux ouverts sur la vie. Visiblement heureux de me retrouver. Ses amis, ses enfants étaient là aussi. Aucun ne savait quoi dire. Je me suis mise à parler, à parler, mais je ne me souviens plus de ce que j’ai dit. Lui ne disait rien, aucun son ne pouvait sortir de sa gorge. Mais son regard, ses gestes équivalaient à tous les discours.

Il se montra agité, repoussant d’un geste volontaire sa couche. J’ai compris qu’il voulait redevenir un homme et utiliser le pistolet. Je me devais de l’accompagner dans ce dernier sursaut de dignité lui permettre d’être l’homme qu’il avait été : j’ouvris la couche, fis passer l’engin et précautionneusement, dirigeai son sexe. Ce qui en sortit était marron foncé. Je n’eus pas besoin d’explication, je savais que ses reins étaient maintenant touchés par la maladie. Il geignit. Je lui proposai de poser sa main sur son bas-ventre, comme il le faisait parfois quand nous faisions l’amour. Il accepta d’un signe de tête. Quand il sembla calmé, je le recouvris de son drap et pendant que ses enfants et ses amis entraient, j’allai chercher l’infirmière.

« Je vais faire faire des examens, mais il faut envisager de lui mettre une sonde, pour son confort. »

Je suis retournée dans la chambre, lui annoncer, avec ce que j’espérai un sourire confiant, la décision. De la tête, il me fit comprendre qu’il n’en était pas question.

L’infirmière entra : « Monsieur G., on a vous mettre une sonde pour que vous puissiez être mieux. » Alors, il acquiesça. « Et bien voilà, il suffit qu’une jolie fille te propose quelque chose et toi tu acceptes » dis-je avec un large sourire. Et il m’a regardée tendrement et il m’a souri.

On nous a demandé de sortir pendant que l‘acte se faisait et quand j’ai eu la permission de retourner auprès de lui, il s’était rendormi.

Mais cette fois pour toujours.

On s’est quittés sur un sourire.

 

Claire Garsault


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JOHNNY GUITAR : un Saloon nommé Mémoire

Olivier Eyquem : « Quand le décor devient souvenir, et le souvenir prison. »

 

JOHNNY GUITAR est le chant d’un amour en quête d’assouvissement, l’histoire d’un couple désuni/réuni, ballotté entre présent et passé, amour, rancœur et dépit. C’est dans un entre-deux passionnel, sur fond de violences, entre un saloon bunker, une ville hostile et une nature salvatrice que se jouent les destinées de Johnny Logan (Sterling Hayden) et Vienna (Joan Crawford), jusqu’à la double et purifiante traversée des eaux qui assurera leur délivrance.


Le Saloon occupe dans le dispositif de JOHNNY GUITAR une place centrale dès le début de l’action. Après les bruyantes explosions du prologue et un hold-up de diligence observé du haut d’une falaise par un Johnny étrangement absent, il émerge d’un nuage de poussière rougeâtre, avec son imposant fronton orné du nom de la maîtresse des lieux, tracé en lettres géantes, comme sur une toile peinte. Quoi de plus théâtral que ce décor stylisé, trompe-l’œil surdimensionné surgi dans la tempête ? Fans de westerns « réalistes », évitez ce « Vienna’s », passez votre chemin, ce film n’est pas pour vous.

L’artificialité s’accentue de quelques degrés avec l’entrée en scène de Johnny. L’intérieur du saloon – qu’on dit inspiré des créations de Frank Lloyd Wright -, est creusé à même la falaise, taillé à grands coups de pics dans la roche. La nature à l’état brut, tout en aspérités, s’y marie audacieusement à une architecture dépouillée, très virile, à l’image de cette Vienna phallique et glacée qui domine dédaigneusement du haut du premier étage son personnel autant que ses visiteurs.



Autre écart par rapport aux traditions du genre, le lieu apparaît ostensiblement vide, à l’exception de ses trois « gardiens » : deux croupiers hiératiques, dont l’un met aussitôt en branle la roulette à la vue de Johnny, et un barman, tout aussi rigide et maussade, qui semble l’attendre de toute éternité. Nous découvrirons plus tard le cuistot, Old Tom (John Carradine), disert et innocent, tout émerveillé de travailler à son âge pour une femme. Jusque dans son recoin, la domination de Vienna se fera sentir, tant sur « ses » hommes, tenus d’une poigne de fer, que sur ce monde de pierre et de bois massif, conçu comme un fort mais qui ne tarde pas à révéler sa fragilité.

Tout ce qui pénètre dans l’enceinte du « Vienna’s » constitue en effet pour celle-ci une menace et un danger. En premier lieu, la milice des « honnêtes gens » de la ville, conduite par McIvers (Ward Bond) et la rivale de Vienna, Emma Small (Mercedes McCambridge) ; en second, la bande du Dancin’ Kid (Scott Brady), toujours prête à en découdre avec les représentants de Loi.

Les miliciens font corps et se déploient le plus souvent en formations triangulaires (un sommet pointé tel un coin vers la caméra accentuant leur capacité de pénétration et leur potentiel d’agressivité). Cette masse indécise échappe à l’autorité du brave shérif Lonergan (Frank Ferguson). Elle réagit principalement aux injonctions hystériques d’Emma, inspirées par son intense jalousie lesbienne à l’égard de Vienna et ses désirs refoulés pour le Dancin’ Kid.

De l’autre côté de la fragile barrière de l’Ordre et de la Loi, le Dancin’ Kid est pour Vienna moins un amant qu’un « boytoy », dont elle s’amuse ouvertement. Ce Kid instable, immature porté à la forfanterie et à la provocation gratuite, est l’homologue western des délinquants juvéniles et éternels mauvais garçons qu’on trouve dans plusieurs films de Nicholas Ray, des AMANTS DE LA NUIT à PARTY GIRL, en passant par LES RUELLES DU MALHEUR et LA FUREUR DE VIVRE. Une brute épaisse : Bart Lonergan (Ernest Borgnine), un acolyte souffreteux, Corey (Royal Dano), qui ne fera pas long feu, et un « protégé » équivoque, le très jeune Turkey (Ben Cooper), complètent cette bande malchanceuse et peu reluisante. C’est Turkey, en voulant briller aux yeux de Vienna, qui fera jaillir d’un coup la violence trop longtemps contenue de Johnny. Pour avoir voulu bêtement dégainer, il se verra brutalement désarmé/dévirilisé par l’ancien tueur, dans une scène au symbolisme sexuel transparent.

 


 

 

 

L’imperturbable Johnny à la stature de colosse, paraît d’une autre trempe que ces moitiés d’hommes qui peinent à sortir de l’adolescence, mais il garde, lui aussi, une part d’enfance, de légèreté, baladin, poète, errant, qui croit pouvoir rester éternellement en marge des conflits (« I’m a stranger here myself »). Il est à ce titre le principal objet de la convoitise de Vienna, qu’il lui faut reconquérir en priorité pour asseoir pleinement son autorité sur la région.

Le vrai danger, le vrai drame se situent donc ici. L’enjeu décisif, pour Vienna, est moins la prise de contrôle d’une ville en devenir que le partage du pouvoir avec cet homme qu’elle aima et vit s’enfuir cinq ans plus tôt. Le poids du temps, et plus encore le poids du réel, la pesanteur de ce décor caverneux, bien trop grand pour une femme seule, tout cela fait frein à cette reconquête. Dans une scène nocturne admirablement dialoguée, les deux amants se déchirent, et tandis que Vienna revendique ses pitoyables compromissions, expliquant que « chacune des poutres, chaque clou, chaque pierre » de son saloon s’est payée d’une coucherie, Johnny masochistement lui demande de répéter qu’elle l’aime, qu’elle l’a toujours aimé. La musique plaintive de Victor Young fait un écho tragique à cet échange entre un homme et une femme qui n’ont sans doute jamais été plus proches et plus éloignés l’un de l’autre, séparés qu’ils sont par des années d’incompréhension et d’amertume. Le décor, monumentale prison de pierre, devient alors l’incarnation d’une mémoire si envahissante qu’elle ne peut être portée même à deux. Le salut est à trouver ailleurs

Ci-dessous le dialogue Johnny/Vienna :

Johnny : « Dis-moi quelque chose de gentil. »

Vienna : « Mais que veux-tu que je te dise? »

Johnny : « Dis-moi un mensonge. Dis-moi que toutes ces années, tu m’as attendu. Dis-le moi. »

Vienna : « Toutes ces années, je t’ai attendu. »

Johnny : « Si je n’étais jamais revenu, tu serais morte. »

Vienna : « Si tu n’étais jamais revenu, je serais morte. »

Johnny : « Pas une seconde tu n’as cessé de m’aimer. »

Vienna : « Pas une seconde je n’ai cessé de t’aimer. »

Johnny : « Je te remercie. »

Vienna laisse éclater sa rage, et force Johnny à entendre le récit de son « ascension » : « Tu vas m’écouter jusqu’au bout, tu n’arriveras pas à me faire taire. »

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